BETACHA (septembre-décembre 1956)

Portrait de MedSouilah
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Revenons à notre page d'histoire d'un militaire Français qui témoigne son passage à Jijel: Le 7 septembre 1955, nous quittons Ouled Askeur pour Ziama-Mansouriah, station balnéaire sur la route de Djidjelli à Bougie.
Le secteur de Ziama-Mansouriah et Betacha. INSTALLATION À ZIAMA-MANSOURIAH. Après avoir quitté El Hanser, nous franchissons le petit défilé où j’aurais très bien pu perdre la vie le 1er janvier 56. Au passage à Sidi Abd el Aziz, avec un brin de nostalgie, je donne un furtif coup d’œil aux maisons forestières, occupées maintenant par des GMPR (1) et à l’épicerie de Kaddour.

 


Un peu plus loin, je constate que les cafés maures qui étaient au bord de la route entre Sidi Abd el Aziz et Djimar ont été détruits. Représailles, je présume. 

 

Après avoir traversé Djidjelli, nous parcourons sur une cinquantaine de kilomètres cette magnifique route qui longe une côte rocheuse, escarpée et rude : on l’appelle la corniche Djidjellienne. C’est surtout à partir de Cavallo qu’elle est belle : la montagne abrupte d’un côté, la mer de l’autre. Peu avant d’arriver à Ziama-Mansouriah, au lieu-dit la grotte merveilleuse, la route passe sous une arche rocheuse très spectaculaire. 

 

La soirée est déjà bien avancée quand nous parvenons à destination : il fait trop sombre pour avoir une impression quelconque. Pour la nuit, on nous met à l’abri dans une vieille usine désaffectée, à environ 3 km de Ziama sur la route de Bougie : immenses hangars délabrés, quelques baraquements qui devaient servir à loger les ouvriers. Je pars à la découverte de lieux sûrs pour caser notre matériel tandis que l’adjudant de compagnie cherche de la place pour loger les hommes. C’est vraiment une installation de fortune. J’ai fait préparer un repas froid et, aussitôt après dîner, ça ne traîne pas, chacun va dormir à même le sol, sur un simple isolateur qui ne mérite pas son nom. 

 

Le lendemain matin, je me lève tôt pour jeter un coup d’Å“il sur l’environnement. L’usine qui nous a abrités est située sur une petite butte qui domine la mer d’une trentaine de mètres : un chemin escarpé descend jusqu’à la route Ziama-Bougie et, de là, le rivage est tout proche. Sur un côté de notre cantonnement, un profond ravin nous sépare d’une ferme gardée par une section de paras. On dit qu’avant d’être ainsi protégée, elle a été attaquée plusieurs fois et qu’à cette occasion les deux filles du fermier ont fait le coup de feu, comme des hommes. Ces voisins mis à part, nous sommes complètement isolés et entourés par une végétation de maquis relayée un peu plus loin par une forêt de chênes-lièges.

Gros Bill fait améliorer l’installation mais sans exagération car un cantonnement plus décent nous attend à Ziama quand la légion aura quitté les lieux. Nous relevons en effet une compagnie de légionnaires qui tient le coin depuis des mois.

 

(1) GMPR : Groupes mobiles de protection rurale, unités constituées essentiellement par des Algériens de souche.

 

LA RELÈVE DES LÉGIONNAIRES

Dans l’après-midi, le capitaine Trallat  me convoque en compagnie du petit chef. Il nous confie sa jeep, conduite par son chauffeur, et nous donne mission d'aller prendre contact avec nos homologues légionnaires.

 

Ils nous ont vu venir les légionnaires qui nous accueillent : un sergent-major, chargé de l'approvisionnement, et un sergent-chef, responsable des locaux. Pour discuter nourriture, n'est-ce pas au mess des sous-officiers qu'on sera le mieux ? Autour d'une bière.

 

 

Le pain ? Le boulanger Lounis en fait du bon. Les fruits et légumes ? Ceux de Boukemouche sont frais et à des prix bien étudiés. Une bière. La viande : Baha, le boucher de Djidjelli, nous la livrera. Il y a aussi Azuleja, un portugais, qui peut nous fournir en vin et en épicerie. Une bière.

 

Malaise. L'alcool commence à m'embrumer le cerveau au moment où le sergent-chef légionnaire se laisse aller à des confidences. Pendant la guerre de 39-45, il était officier dans les Waffen-SS et ne s'en cache pas. Il a gardé de cette époque une véritable haine des Italiens. J'espère qu'il n'en a pas sous ses ordres, sinon je les plains. Il nous raconte aussi que, quelque temps auparavant, une compagnie de son bataillon est tombée dans une embuscade au col de Selma* et a eu onze mort. D'après lui, la répression a été terrible, 800 Algériens tués, hommes, femmes et enfants. De nombreux cadavres ont été jetés à la mer qui les aurait ramenés à la côte, jusque dans le port de Bougie. Un autre jour, ils ont arrêté un car sur la route et tué tous les passagers sans distinction. Est-ce vrai ? Se vante-t-il ? À ma connaissance, les journaux n'ont jamais parlé de ça, mais l'affaire des cadavres dans le port de Bougie, j'en ai eu vent par d'autres sources. En ce qui me concerne, je suis tout à fait enclin à le croire. Est-ce à cause de tout ces exactions que son bataillon est muté dans l'Aurès ? Mesure disciplinaire ? Je n'en saurai pas plus.

 

- Une dernière bière ?

 

J'en aurais besoin pour faire passer tous ces cadavres mais je me sens de plus en plus mal et le petit chef aussi. Ils nous ont eus ! Ils ont voulu tester notre résistance à l'alcool. Il faut prendre congé de ces brutes épaisses, de ces nazis mal repentis, en essayant d'aller droit pour ne pas trop perdre la face. Dieu que la jeep est loin ! Deux cents mètres à pied, quand on est complètement "bourré", c'est long, très long. Le chauffeur du capitaine rigole en nous voyant arriver. Il prend en charge ses deux "colis" et les ramène d'urgence au cantonnement.

 

*    Un officier légionnaire raconte sa version des faits sur son site internet... différente...

Photos de Ziama

 

 

Au réveil, préparatifs de départ pour Ziama. Dès que les légionnaires auront quitté les lieux nous irons occuper leurs locaux. Avant les "événements", cette petite ville devait être une coquette station balnéaire pour Pieds-noirs fortunés. Pour cantonnement, on nous affecte plusieurs somptueuses villas contiguës par leurs parcs. Elles appartiennent à de riches notables de Sétif qui venaient y passer leurs vacances. Ce devait être leur petit Saint-Tropez. 

Pour l’heure, ces belles résidences secondaires ont été réquisitionnées par l’armée. La troupe est répartie dans les divers locaux : certains couchent dans les garages ou les dépendances. Les gradés ont la chance de loger dans des pièces d’habitation. Tant que le matériel laissé à El Hanser n’aura pas suivi, la plupart des hommes continueront de coucher sur la dure. La légion a bien abandonné ici quelques lits métalliques mais inutilisables car dépourvus de paillasses. La villa la plus luxueuse, au centre d’un vaste jardin planté de magnifiques palmiers, est affectée au PC et je fais partie des élus qui y seront cantonnés. Au rez-de-chaussée, un immense hall est partagé en deux par une tenture. D’un côté, ce sera le bureau de compagnie, de l’autre, la chambre à coucher des "bureaucrates". J’y installe un petit lit trouvé je ne sais où, un vrai lit de civil ! Deux pièces s’ouvrent sur ce hall, le capitaine les requiert pour en faire sa chambre et son bureau. Au premier étage logent les officiers et le chef comptable. 

Dès que je peux m’éclipser, je sors en ville, sous prétexte d’aller rendre visite aux  commerçants. Les habitants permanents semblent aisés dans l’ensemble. Les maisons sont coquettes, celles des indigènes (1) donnent l'impression d'être moins pauvres qu’à Sétif, Djidjelli ou Bordj bou Arreridj. La population musulmane semble d’ailleurs très évoluée et très européanisée. En ville, on trouve de nombreux commerces et surtout un marchand de journaux qui vend toute la presse métropolitaine autorisée en Algérie, dont "Le Monde", bien sûr. Je serai un bon client.

Je fais connaissance avec les fournisseurs que m’a recommandés mon homologue légionnaire. Le boulanger, Ali Lounis, parle un excellent français, presque sans accent. C’est un homme jeune, dans les trente-cinq ans, beau gosse, distingué et sympathique. Il me fait goûter son pain : bon. Nous convenons du prix. Chaque jour, il nous livrera la quantité souhaitée. Boukemouche est à peine plus âgé que Lounis, grand et beau gosse lui aussi. Il parle un français aussi pur que le boulanger mais avec un accent plus prononcé. Il me fournira en fruits et légumes. Nous parlons beaucoup. Il me raconte la vie d’avant les "événements" quand Ziama-Mansouriah était une station balnéaire prisée. Il pratiquait alors la pêche sous-marine et propose de me prêter son masque et son tuba. Le troisième fournisseur, Azuleja, est le moins accueillant. En fait, j’ai affaire à madame Azuleja, une grosse mama portugaise qui fait plus que son âge. Elle parle assez mal notre langue et se lamente : son fils va être mobilisé. On sent qu’elle regrette d’avoir demandé la nationalité française ! 

Je voudrais ouvrir une parenthèse pour rappeler que ces portugais fraîchement immigrés et naturalisés qui "sabirisent" notre langue sont des citoyens français à part entière. Ils ont tous les privilèges des Français de souche et votent au premier collège alors que la plupart des indigènes  sont des citoyens de seconde zone qui votent au second collège. Faut-il rappeler également qu’une voix du premier collège vaut environ dix voix du second ? Ce détail mis à part, "l’Algérie c’est la France". 

Nous essayons de faire oublier l’image détestable de nos prédécesseurs. La vie quotidienne à Ziama est loin d’être désagréable, on n’a pas l’impression d’être dans un pays en guerre. Notre luxueux cantonnement où a fini par nous rejoindre le matériel laissé à El Hanser, l’environnement magnifique, le calme régnant nous amènent à vivre ce séjour à Ziama-Mansouriah comme un moment de repos "à l’arrière" : nous sommes ici en "villégiature". Pour ceux qui le souhaitent, c’est baignade deux fois par jour. La plupart des hommes de troupe préfèrent la plage mais moi, j'emprunte le masque et le tuba de Boukemouche et je vais explorer les rochers de la côte. Je nage au-dessus de vastes herbiers d’algues et de posidonies, sillonnés de somptueux bancs de poissons richement colorés. 

Peu de corvées. Les opérations sont rares et surtout destinées à montrer notre présence. Pour la première fois depuis bien longtemps, je participe à l’une d’elles. C’est plutôt une ouverture de route et une protection pour le général Noiret et le préfet Maurice Papon - encore eux - venus inspecter le barrage de Djeu-djeu. Je suis chef de pièce au mortier et, avec ma petite équipe, nous passons une journée entière au sommet d’un monticule à nous rôtir au soleil. 

Il m’arrive aussi d’aller compléter mon ravitaillement à Djidjelli, mais ça pose des problèmes car, pour des motifs évidents de sécurité, notre véhicule ne peut pas circuler en isolé, nous devons nous intégrer à un convoi plus ou moins hypothétique qu’il faut attendre parfois pendant des heures. C’est tout à fait la technique de l’auto-stop, on pourrait appeler ça du "convoi-stop".

Dans ce quotidien délicieusement monotone, le moindre événement inattendu suffit à attirer l’attention de tous. Les amours de Kseub par exemple. Il y a de nombreux chiens en ville. Attirés par les reliefs de nos repas, ils tentent de s’approcher, mais Kseub veille et les en dissuade. Il se laisse cependant séduire par une belle chienne de race que le bureau a adoptée : Verdy lui a attribué le nom de Ziama. Un beau jour, sans aucune pudeur, Kseub et Ziama choisissent le bureau de compagnie pour passer à l’acte. Devant un public admiratif et de plus en plus nombreux. Et ça dure longtemps ! Kseub et Ziama doivent être de fameux géniteurs : quelques mois plus tard, Ziama mettra au monde onze petits bâtards. Nous exécuterons la plupart des chiots, mais l’ami Berlinier "adoptera" un rescapé.

Me permettrai-je de comparer les amours de Kseub à celles du lieutenant Grover ? Profitant des circonstances favorables, il a fait venir sa femme. Tous deux logent en ville, mais il l’entraîne souvent avec lui au PC. Pour frimer sans doute. Comment un type aussi fat et stupide a-t-il pu épouser une femme aussi belle, fine et intelligente ? Qu’est-ce qu’elle lui trouve ? 

 

ESCAPADE À ALGER

 

Mi-septembre, je reçois enfin ma convocation pour aller passer l’écrit du CAPES à Alger. Je dois y être le 28. Le capitaine me signe une permission d’une semaine (voyage compris). Il veut absolument que je parte armé et me confie un pistolet 9 mm. Je revêts la tenue n°1 pour le voyage. Dans un premier temps, il me faut rejoindre Bougie : une bonne cinquantaine de kilomètres. Je fais le trajet dans un GMC d’un convoi de rappelés. Ces gars-là me flanquent la trouille par leur inconscience. Nous, en convoi, nous restons aux aguets, PM en main, prêts à bondir et à tirer. Eux, ils se fichent complètement de la sécurité et ont littéralement jeté leurs PM devant eux, sur le plancher du camion. Si jamais on devait être attaqué, je ne donnerais pas cher de notre peau.

En arrivant à Bougie, je suis soulagé, mais je dois y passer la nuit et me mettre en quête d’un hôtel. Je me laisse séduire par un établissement dont le nom fleure bon l’exotisme : "Hôtel d’Orient". Il a l’air convenable, la chambre paraît propre, mais au milieu de la nuit, je suis réveillé par une sensation de piqûres. J’éclaire la chambre et ouvre le lit. Une multitude de petits insectes noirs s’enfuient à la recherche de refuges obscurs : des punaises ! Je termine la nuit couché à même le carrelage. Les punaises ne viennent pas m’y importuner : elles ne doivent pas aimer le carrelage !

De Bougie, je rejoins Alger par le train. La voie passe par les Portes de fer, je revois l’endroit où j’ai participé à la protection du convoi du préfet Papon un an auparavant. Arrivé sur place, je pars à la recherche d’un hôtel. J’en trouve un, plus convenable que celui de Bougie, dans la rue Henri Martin. Avant de m’endormir, je glisse mon pistolet sous l’oreiller !

Dès le lendemain, 29 septembre, au boulot ! Première épreuve : le pot ! J'ai potassé à fond un "Que sais-je ?" consacré à la question. Il ne me reste qu’à adapter mes connaissances au sujet posé. Je me mets à y croire.

Avant la seconde épreuve, j’ai un après-midi et une journée entière pour visiter Alger. Le premier jour je pars à la recherche du "Coq hardi", un grand café où se trouve le siège de l’Amicale des Savoyards d’Alger. Je vais y traîner mes guêtres et je tombe sur les responsables de l’Amicale. Ils attendent des appelés savoyards qui doivent aller dîner dans des familles de membres. Parmi les soldats en question, je trouve un vieux copain d’A..., Raymond R.... Je n’étais évidemment pas attendu, mais une famille m’invite en compagnie de Raymond. Agréable soirée. Nos hôtes sont très sympathiques, mais nous n’avons pas parlé de choses qui pourraient fâcher. 

Le lendemain, je sillonne Alger. J’en profite pour faire réparer ma montre chez un petit horloger juif de Bab el Oued. Ce quartier, habité par une population très mêlée, est attachant : il donne une idée de ce que pourrait être l’Algérie si… Au cours de l’après-midi, je décide d’aller au cinéma à la séance de 17 heures. En me rendant vers la salle choisie, je passe devant le "Milk Bar", un grand café très prisé de la jeunesse européenne, où je suis allé prendre un pot la veille. Pendant la séance, on entend un grand bruit, comme une explosion. En sortant, je comprends : il n’y a plus de Milk-Bar, il a sauté à 18 heures 30. J’apprendrai bien vite que, quelques minutes avant le Milk-Bar, un autre grand café, "La Cafétéria", a sauté également. Ce n’est qu’un début : les prémisses de la bataille d’Alger commencent, nous sommes le dimanche 30 septembre 1956. Le "Coq hardi", lui-même sera la cible d’un attentat dans les semaines suivantes. Ce terrorisme aveugle qui vise des civils me révolte mais, à l’époque, j’ignore encore qu’un groupuscule français d’extrême droite a inauguré cette forme abjecte de combat le 10 août 1956 en faisant exploser une maison de la Casbah . Pour le FLN d’Alger, cet attentat est la réponse du berger à la bergère. On se croirait dans une cour d’école quand les enfants se disputent pour savoir qui a commencé la bagarre mais ici la bagarre se fait avec des bombes qui déchiquètent des humains. Atroce. La seconde épreuve de mon écrit de CAPES a lieu le lendemain 1er octobre et, là, j’ai moins de chance, le sujet porte sur un thème que je n’ai pas révisé. Il me faut plonger dans les tréfonds de ma mémoire pour ne pas rester sec. Je sais que j’ai appris quantité de choses là-dessus, mais j’ai l’impression que c’était il y a un siècle. L’Algérie a eu un effet de gomme sur mes connaissances. Je pars du principe qu’il ne faut surtout pas raconter de "bêtises" et je cultive l’art du flou artistique. Je reste toutefois très calme, je n’ai rien à perdre.

L’écrit terminé, je décide de quitter Alger dès le 2 octobre au matin. J’aurais pu rester un jour de plus. A-t-on jamais vu ça, un troufion qui écourte sa "perm" ? Je dois être un cas unique dans les annales, mais j’estime qu’à Alger "ça sent mauvais" et que je serai plus en sécurité à Ziama-Mansouriah. 

 

(1) Faut-il rappeler qu'indigène n'a rien de péjoratif. Un indigène est une personne originaire du pays qu'elle habite.

 

 

BETACHA

 

À mon arrivée, surprise ! La compagnie n’est plus là où je l’avais laissée : elle a déménagé à Betacha, dans la montagne qui domine la mer. 

Nous sommes cantonnés dans des baraquements qui servaient naguère à loger les ouvriers du chantier de construction du barrage d'Erraguen : un camp assez vaste, dans une pinède en pente, entouré de hauts grillages qui assurent une certaine protection contre les intrusions inopportunes. 

Une route d'une douzaine de kilomètres, sinueuse et pentue mais excellente, nous relie à Ziama-Mansouriah. Nous la parcourons souvent, sous faible escorte, pour aller au ravitaillement ou au courrier. J’ai en effet conservé mes fournisseurs de Ziama, en particulier Boukemouche et Azuleja. Le pain nous est livré frais chaque jour par Ali Lounis lui-même qui monte avec sa camionnette.

 

MON AMI LE BOULANGER

Ali est un homme cultivé, sans doute bien davantage que l'immense majorité des boulangers de chez nous. Nous avons commencé à sympathiser à Ziama quand il a constaté que j'achetais "Le Monde". Ali Lounis, lui aussi, lit régulièrement ce journal et en apprécie la ligne. Combien de boulangers lisent "Le Monde" en France en 1956 ? Et pourtant, en métropole, c'est sans danger. Outre Méditerranée, un Algérien qui lit "Le Monde", c'est suspect ! Notre empathie devient totale quand il confesse qu'en outre, il lit "Le canard enchaîné". Là, c'est franchement subversif. Moi aussi, je le lis quand je peux, mais en cachette. Le jeudi ou le vendredi, Ali Lounis profite de sa visite pour glisser discrètement l'hebdomadaire satirique dans ma poche en me disant :

 

- Gardez-le, je l'ai déjà lu.

 

Petit à petit, nous en venons à évoquer le problème algérien. À mots couverts, il me fait comprendre qu'il est nationaliste. Il fonde de grands espoirs sur les décisions de l'ONU et sur un retour au pouvoir de Mendès-France, le seul homme politique français capable à ses yeux d'imposer une solution. Milite-t-il plus activement ? Je suis persuadé qu'il a des responsabilités clandestines. Un jour, il me fait une remarque que je juge inquiétante : "Pourquoi descendez-vous si souvent à Ziama ? Les routes ne sont pas sûres. Vous ne devriez pas quitter Betacha". Je fantasme peut-être, mais je vois dans cette phrase un avertissement et mon imagination travaille : et si Ali était au courant de préparatifs en vue d'une embuscade et s'il voulait m'éviter d'y tomber ? Que faire ? Pas question d'évoquer mes soupçons auprès de mes chefs, ce serait trahir un ami et ça entraînerait à coup sûr son arrestation immédiate. Je ne veux pas courir le risque de faire emprisonner un innocent. En revanche, puis-je laisser des copains partir sans moi au casse-pipe, sans les avertir du risque ? Je ne fais aucune allusion à mes prémonitions, mais j'assume le risque avec les autres en participant à toutes les liaisons sur Ziama. Et chaque fois, je suis mort de trouille.

Près d'un an plus tard, bien après mon retour à la vie civile, j'apprendrai l'arrestation puis la mort en captivité, dans des circonstances "mal élucidées", de mon ami Ali Lounis. J'aurai beaucoup de peine.

 

Vous pouvez lire le livre ici:

 http://maguerredalgerie.pagesperso-orange.fr/i-ziama-betacha/ziama.html


 Notre prochain page d'histoire:  CHEKFA. (décembre 1956 - janvier 1957

 

 

 

 

medsouilah@jijel.info