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Ferhat ABBAS , L'enfant de Taher (JIJEL)

En fait, Ferhat Abbas n'est pas tant l'homme de la contradiction que celui du pluralisme, traversant plusieurs niveaux, plusieurs sphères de la réalité sociale, culturelle, politique algérienne. Sa trajectoire illustre la recherche en modernité de l'Algérie dans la seconde moitié du XXe siècle. Il est l'homme qui a voulu penser la mixité franco-algérienne, la reconnaissance mutuelle de deux pays, dans leur tradition, leur culture, leur histoire spécifique.
L'Article de Ferhat Abbas: Le 23 avril 1945, les autorités françaises décident la déportation de Messali Hadj à Brazzaville. De son côté, Ferhat Abbas estime, par idéalisme ou par espoir, que la volonté politique est capable d'ébranler les forces de l'immobilisme colonial. Il exhorte les impatients, dans sa ville de Sétif ou dans le reste de l'Algérie, à ne pas désespérer ni se laisser entraîner dans des aventures sans issue concrète... Et, pourtant, l'histoire va brusquement s'accélérer. Ala radicalisation politique s'ajoute une grave crise économique. Une mauvaise récolte provoque la famine dans les campagnes. On voit affluer vers les villes des milliers de paysans affamés qui, faute de travail et de moyens, se raccrochent aux soupes populaires. Le 8 mai 1945, jour de la signature de l'armistice, dans la plupart des villes d'Algérie des cortèges d'Algériens musulmans défilent avec des banderoles portant comme mot d'ordre : "A bas le fascisme et le colonialisme". A Sétif, la ville de Ferhat Abbas, la police tire sur les manifestants algériens. Ces derniers ripostent en s'attaquant aux policiers et aux Européens. C'est le début d'un soulèvement spontané, appuyé par les militants du PPA du Constantinois. Dans les campagnes, des paysans se soulèvent à La Fayette, Chevreuil, Kherrata, Oued Marsa... On compte 103 tués et 110 blessés parmi les Européens. Le 10 mai, les autorités organisent une véritable "guerre des représailles" , selon l'expression de l'historien algérien Mahfoud Kaddache, qui tourne au massacre. Fusillades, ratissages, exécutions sommaires parmi les populations civiles se poursuivent durant plusieurs jours sous la direction du général Duval. Les villages sont bombardés par l'aviation. Le général français Tubert parle de 15 000 tués dans les populations musulmanes. Les nationalistes algériens avanceront le chiffre de 45 000 morts. En Algérie, rien ne sera plus comme avant le 8 mai 1945. Le fossé s'est considérablement élargi entre la masse des Algériens musulmans et la minorité européenne. Les plébéiens des villes, les sous-prolétaires et les chômeurs ont fait l'expérience de la puissance des actions collectives. Une nouvelle génération entre en scène, qui en viendra à faire de la lutte armée un principe absolu. La guerre d'Algérie a-t-elle commencé à ce moment-là précisément ? Arrêté au lendemain des "événements" de mai 1945, Ferhat Abbas, dans sa prison, rédige un "testament", longue méditation sur les effets néfastes, dévastateurs de la violence politique à l'?uvre dans le nationalisme radical. En républicain conséquent, il croit aux vertus de l'instruction pour l'émancipation de son peuple acculturé ; en musulman convaincu, il n'entend pas céder aux chants guerriers d'un islam politique. En cela, il se différencie des militants du PPA-MTLD, qui opèrent sous la bannière de la rupture radicale avec le présent colonial et font du religieux une arme de défi politique. Après sa libération, en 1946, Ferhat Abbas fonde l'Union démocratique du manifeste algérien (UDMA). Se qualifiant de nationaliste modéré, il est élu à la seconde Assemblée constituante en 1946, puis à l'Assemblée algérienne en 1948. Il ne cesse alors de prendre la parole, de dénoncer les injustices, d'avertir de l'imminence des périls... "Notre peuple, las de s'indigner et de plaider en vain sa cause devant un tribunal qui ne connaît d'autres règles que celle que lui inspire le racisme, s'est tu. On a interprété ce silence et ce calme comme l'expression d'une adhésion. En réalité, la colère est à son comble et ce silence est fait de mépris et de révolte. L'Algérie n'est pas calme, et le divorce pourrait très vite être définitif" , écrit-il dans son journal, La République algérienne , trois semaines avant l'insurrection du 1er novembre 1954. Après l'insurrection, organisée sous l'égide du FLN, il se rendra compte que l'affrontement, la violence deviennent une probabilité plus grande que la paix, mais refusera de succomber au cynisme, au désespoir. Alors que la guerre d'indépendance a commencé, il participera encore, en avril 1955, à une rencontre avec Jacques Soustelle, gouverneur général de l'Algérie. Il continue à croire, comme il l'a toujours fait, que le peuple algérien, poussé par la reconnaissance de la justice, peut agir et être entendu sans passer par le traumatisme des guerres (il vécu, comme les hommes de sa génération, les première et seconde guerres mondiales). Déçu par l'immobilisme politique français, il se ralliera secrètement au FLN en juin 1955, gagnera Le Caire et deviendra membre du Conseil national de la révolution algérienne (CNRA) dès le 20 août 1956, puis il présidera le GPRA de septembre 1958 à août 1961 . Au lendemain de l'indépendance, élu président de l'Assemblée constituante, il se heurtera très vite au régime du parti unique, sera mis en résidence surveillée puis libéré en 1965. Retiré de la vie politique, il publiera ses Mémoires, Autopsie d'une guerre , en 1980, puis en 1984 L'Indépendance confisquée , virulente dénonciation de la corruption et de la bureaucratie qui règne en Algérie. Ferhat Abbas décédera le 23 décembre 1985 . Quelques années après, en 1993, au plus fort du conflit cruel opposant l'Etat algérien aux groupes islamiques armés, l'université de Sétif sera baptisée de son nom. Dans la fureur d'un conflit qui met à mal le sentiment national, l'itinéraire de Ferhat Abbas, ce républicain musulman, apparaît alors comme une des valeurs de référence et d'apaisement de l'Algérie indépendante. Un pharmacien à Sétif. Le monde 07.07.04 Benjamin Stora
Couverture du TIME Magazine (13/10/1958)
Pourtant, en 1954, Sétif n'exhibe pas encore sa fêlure, ne diffuse pas son terrible secret. Ce n'est qu'après l'indépendance, en 1962, que les habitants de la ville et de la région, assaillis par des souvenirs poignants, voudront confesser le non-dit de leurs souffrances.
A l'été 1954, Sétif, 51 000 habitants, est une petite ville du Constantinois comme beaucoup d'autres dans l'Algérie coloniale, avec son cloisonnement inscrit dans la pierre : un important quartier militaire au nord, un quartier européen groupé autour de l'artère principale, plantée d'arbres, qui s'étend de la place de Constantine (près du collège colonial) à la place Joffre ; et le "village indigène" de Bel Air. La communauté musulmane est, de loin, la plus importante de la ville.
En 1954, Sétif est surtout connue par la personnalité éminente de... son pharmacien, Ferhat Abbas. Délégué à l'Assemblée algérienne et conseiller général de la ville , il a écrit le 18 juin à Pierre Mendès France, le nouveau président du conseil : "Nous saluons votre investiture comme l'aube d'une politique nouvelle susceptible de réconcilier la grandeur de la France avec la liberté des peuples d'outre-mer."
Mendès France le reçoit au début du mois d'août, dans un bureau du Quai d'Orsay, en présence du ministre de l'intérieur, François Mitterrand, et du libéral Jacques Chevallier, maire d'Alger et secrétaire d'Etat à la défense. Ferhat Abbas est confiant lorsqu'il entre flanqué d'Ahmed Francis, son principal lieutenant. Pour la première fois, un chef de gouvernement français reçoit sans le faire attendre et sans lui manifester de mépris un leader algérien. Il y a donc quelque chose de changé, pense-t-il, d'autant que le président revient de Carthage, où il a prononcé un discours retentissant sur l'autonomie de la Tunisie.
"Tout est calme en Algérie" , proclame Mendès France ."Détrompez vous, Monsieur le Président , répond Ferhat Abbas, l'Algérie se tait parce qu'elle est mécontente. Elle n'a plus confiance en ses dirigeants, qui ne veillent même plus à l'application des lois françaises. Si nos appels restent sans écho, l'Algérie regardera ailleurs."
Ferhat Abbas sait de quoi il parle : il rentre du Caire, où il a vu Mohamed Khider, un des dirigeants du PPA-MTLD, la principale formation indépendantiste, qui a évoqué à demi-mot, devant lui, des préparatifs pour une possible insurrection. Pierre Mendès France, occupé par l'affaire tunisienne, promet de s'intéresser à l'Algérie après... "Ne me demandez pas tout en même temps." Mais il a été très attentif. Celui que l'on appelle le "pharmacien de Sétif" n'est pas n'importe qui.
C'est un homme décidé, tenant fermement une sacoche sous le bras, qui sort du bureau de Pierre Mendès France. Ferhat Abbas a peu changé depuis les années 1940 : un visage allongé, osseux, un nez aquilin, souligné d'une petite moustache à la Chaplin. Il a une voix claironnante à l'accent rude et chantant, le geste large, une faconde toute méridionale, une bonhomie de comité ou d'assemblée (comme beaucoup d'hommes politiques français de la IIIe République). Son affabilité facilite considérablement les relations avec les autres. Si le visage de Ferhat Abbas avoue une certaine sensibilité, son corps, par contre, large, massif, dévoile l'homme d'action. Le tout révèle une nature optimiste, enrobée des manières dues à une bonne éducation.
Il est l'un des premiers intellectuels algériens. Né à Taher (JIJEL) en 1899, dans le Constantinois, fils de caïd , il a participé activement au mouvement Jeune Algérien, qui réclamait, jusqu'en 1936, l'égalité des droits dans le cadre de la souveraineté française. En 1924, il est le promoteur de l'Association des étudiants musulmans d'Afrique du Nord, qu'il préside durant cinq ans. Docteur en pharmacie, il s'établit à Sétif, devient conseiller général, conseiller municipal, délégué financier.
Ferhat Abbas espère en la France idéale, celle des principes de 1789. Ce pays, qui a inventé la culture démocratique, peut imposer aux Européens d'Algérie le respect de l'autre - l'indigène privé de droits, pense-t-il. Il prône donc l'égalité des droits avec ceux que l'on appellera les pieds-noirs, mais reste attaché à sa religion : pour lui, on pourrait être à la fois français à part entière et musulman à part entière. En publiant Le Jeune Algérien en 1931, il s'est posé en figure politique, héritier des idéaux républicains français. Son parcours peut se lire comme une série de contradictions qu'il tente sans cesse de surmonter. Il partage avec Abdelhamid Ben Badis, le fondateur du mouvement des réformistes religieux, les oulémas, la croyance dans l'islam comme éthique essentielle, mais se prononce pour une séparation du politique et du religieux. Il est socialiste humaniste, antibolchevique, mais sera un proche des communistes algériens dans les années 1950. Il se méfie du populisme, de l'action violente, mais se ralliera officiellement à la lutte armée du FLN en 1956.
Il est l'auteur de la célèbre formule (qui lui sera plus tard beaucoup reprochée):

Commentaires
C'est vraiment dommage,qu'un grand homme tel que FERHAT ABBAS n'ait pas pu rendre service a l'algerie INDEPENDANTE . Compte tenu de sa carriere,et de son passe,il aurait ete d'un apport incommensurable a l'algerie . A voir le GACHIS d'aujourdhui on ne peut que regretter cet HOMME .
et si on arretait de demander aux criminels d'écrire l'histoire ?
est ce qu'on demande aux nazis d'écrire l histoire de la 2nde guerre mondiale.sans doute trouveraient ils 103 victimes allemandes des assassins juifs ?
ce serait bien que notre histoire soit ecrite par des algeriens.surtout que de l'autre coté les archives restent hermetiquement closes .qu'a t on donc de si honteux a cacher messieurs les colons ?
Si c'était aussi facile que tu le prétends, il y a longtemps qu'on l'aurait fait!
Ce qu'il faut savoir, c'est qu'il n y a pas une Histoire, mais des Histoires de tout Pays comme l'Algérie.
L'histoire peut être écrite par n'importe quel historien, car il est sensé respecter la réalité, quelle que soit son origine, ces convictions, sa religion....c'est un historien avant tout!
Après 50 ans d'indépendance, vous avez toujours cette haine, peur, et suspicion envers l'étranger, le colon....
Quand allez vous devenir adulte?
Bonne journée, monsieur Nouveau Membre ( de quoi au fait?)!!!
mefiance envers le colon?? evidemment .mais libre a vous courageux anonyme d'avoir un peu d'affection a leur egard.
mefiance envers l'étranger ? certainement pas .surtout s'il est complementaire .
Voici la suite de l'article du journal Le Monde:
Ce n'est qu'au prix d'un tel débat que les Français d'origine algérienne pourront à leur tour s'approprier notre histoire nationale - y compris sur son versant colonial - dont ils demeurent peu instruits, sinon par bribes incomplètes et pourvoyeuses de rancoeurs, et, par là , pourront être à même d'avoir le sentiment de n'être plus objets mais sujets de leur histoire.
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Point de vue Massacre de Sétif et récit national
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Il en va de la consolidation et de la pérennité du processus d'intégration et d'adhésion des nouveaux Français issus de l'Empire à la République et de leur sentiment d'appartenance à une nation. Une appartenance que d'aucuns s'empressent de leur contester au motif qu'il arrive à ces populations, notamment juvéniles, à l'occasion de matches de football, d'agiter des drapeaux algériens, ce qui serait un signe de manque de loyauté à l'égard de la France. Or, il est admis, quoi que ces esprits chagrins en veuillent, que lors des matches disputés par l'équipe française ces mêmes jeunes s'enthousiasment pour notre équipe nationale, dont ils célèbrent les exploits.
Leurs parents, ouvriers immigrés, n'ont sans doute pas disposé des ressources en capital culturel pour assurer la transmission de leur histoire, pourtant liée à celle du mouvement national algérien, né dans les années 1930 parmi la main-d'oeuvre algérienne immigrée, et représenté par la Fédération de France du Front de libération nationale (FLN) durant la guerre d'indépendance.
Aussi bien, dépourvus de filiations historiques permettant la construction d'une conscience individuelle et politique propre à les transformer en sujets de leur histoire, les jeunes Français issus de l'immigration algérienne en sont-ils souvent réduits, en raison des stigmatisations dont ils font l'objet, à afficher, de façon souvent maladroite et ressentie comme agressive, une identité singulière dans l'espace public français - pratiques islamiques ostentatoires, radicales, et en rupture avec les pratiques traditionnelles de leurs parents ; tentation d'un repli communautaire où l'identité nationale, dont ils ne se perçoivent pas partie prenante, fait place à une identité de quartiers discriminés.
Faute de donner une place à ces nouveaux Français dans notre récit national, la situation ne peut que perdurer et alimenter violences urbaines et tensions communautaires. Car, si ces violences et ces tensions peuvent céder le pas à l'expression pacifique des revendications et mécontentements au moyen de la médiation d'institutions légales telles que les partis, les syndicats ou les associations citoyennes porteuses de valeurs partagées, encore faut-il que se fasse jour une capacité à décrypter le monde social à partir d'une conscience politique forgée par des filiations admises. Et seule une culture historique nationale non amputée peut le permettre.
C'est dire l'enjeu de la recherche historique concernant l'histoire de l'Algérie française et exploitant l'ensemble des archives sans aucun ostracisme. Mais ne nous y trompons pas. Il faut aussi que, face à Lionnel Luca (député UMP des Alpes-Maritimes), héraut d'une partie de la communauté pied-noire arc-boutée à une mémoire parcellaire, et face au Service historique des armées, où résonnent encore les légendes de la Coloniale, se dressent des créateurs affranchis des tabous. C'est ainsi que se forge la mémoire collective, ciment du vouloir-vivre ensemble.
C'est alors que la classe politique française pourra prendre ses responsabilités à l'égard de ces nouveaux Français pour le bien commun de la nation. Cela devrait passer, sous une forme ou une autre, sinon par un acte de contrition, du moins, à l'instar de la démarche de Jacques Chirac concernant les crimes du régime de Vichy, par la reconnaissance officielle des exactions commises par la France dans son ex-Empire, et, par voie de conséquence, par l'inscription de leur récit dans les manuels scolaires. Ce n'est qu'à ce prix, à l'abri des gesticulations d'arrière-garde, que nous parviendrons à dépasser les faux débats, y compris celui sur la prétendue incompatibilité entre islam, démocratie et République.
Ce débat qui ne sert qu'à tenir une partie de l'électorat captif de prurits sécuritaires et à éluder la question centrale de l'intégration politique de nos concitoyens ex-colonisés. Ceux-ci ont au reste plus d'une fois témoigné de leur amour pour la France en versant l'impôt du sang. Il n'y a pas de raison que leurs enfants, formés par l'école républicaine, n'aient pas hérité d'une partie de cet amour, pour la France, pour la Révolution française - qui a inspiré les dirigeants indépendantistes algériens -, pour les droits de l'homme, qui incluent celui de l'accès au savoir, notamment historique.
Si un tel droit ne leur était pas reconnu, ainsi d'ailleurs qu'à tous les nationaux, nos nouveaux compatriotes ne deviendraient jamais des citoyens à part entière, et ils resteraient des citoyens entièrement à part.
Severine Labat
Le sujet m'intérèsse, car enfant j'ai rencontré Ferhat Abbas avec mon père pendant sa "liberté surveillée", qui était plus une prison à domicile!
Je viens de lire cet article et je voudrais le partager avec les visiteurs du site web J.I.
Bonne lecture.
Hors-la-loi, le film de Rachid Bouchareb, dont on ne peut évaluer les qualités cinématographiques et historiques avant de l'avoir visionné, représentera, du moins faut-il l'espérer, un tournant majeur dans l'élaboration de notre récit national. Le 8 mai 1945, les Français célèbrent à l'unisson la capitulation de l'Allemagne nazie, et, par là , en un mouvement d'occultation des luttes fratricides d'hier, la refondation de la nation et de l'Etat souverain. Or, en ce 8 mai 1945, la France, réconciliée autour du mythe gaullo-communiste de son héroïque et collective résistance à l'occupant nazi, se livre, en Algérie, à une sanglante répression contre les populations musulmanes de Sétif et de Guelma.
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Point de vue Massacre de Sétif et récit national
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Il en résulte que ce massacre, dont il revient aux historiens d'établir un bilan (les spécialistes français et américains non suspects de parti pris l'estiment à plusieurs dizaines de milliers), radicalisera les militants du mouvement national algérien dans leur revendication d'indépendance. La classe politique française de l'époque n'en tire guère de leçon décisive, et seul le général Duval, qui commande alors les troupes de l'armée responsable du massacre du 8-Mai, prophétise : "Je vous ai donné dix ans." L'histoire lui donnera raison, puisque, le 1er novembre 1954, les nationalistes algériens déclenchent l'insurrection qui les mènera à l'indépendance.
Or, de cet aspect du 8 mai 1945, enjeu de mémoire tout aussi légitime que celui qui voit tous les ans le président de la République décorer d'anciens combattants sous l'Arc de triomphe, il n'est jamais question dans l'espace public, signe d'un déni consensuel des crimes imputables à la colonisation. Aussi bien, le film de Rachid Bouchareb, oeuvre cinématographique d'un artiste en un sens produit de l'histoire coloniale, a-t-il, jusqu'à présent, suscité polémiques et débats monopolisés par les nostalgiques de l'Algérie française relayés par des élus soucieux de ces clientèles électorales, privant, pour l'heure, notre société d'une mise à plat de notre passé indispensable à la préservation de la paix sociale et au bon fonctionnement de la vie démocratique.
Ce n'est pas la première fois que nous tardons à entreprendre un travail de mémoire, fût-ce à contre-courant d'une histoire officielle magnifiant à loisir le génie français et volontiers donneuse de leçons à l'adresse du reste du monde.
Il en est ainsi allé de l'histoire du régime de Vichy, dont la responsabilité dans la déportation des juifs de France a tardé à être reconnue et prise en compte dans le continuum du récit national.
De fait, le mythe "résistancialiste" a, au lendemain de la Libération, permis d'éviter une guerre civile et de confiner le Parti communiste français à une fonction tribunicienne d'expression des mécontentements dans un cadre légal, et n'a été battu en brèche que tardivement. Ce travail de mémoire, jalonné de débats passionnels, d'anathèmes et de règlements de comptes, ne fut guère un chemin de roses. Le Chagrin et la Pitié, réalisé par Marcel Ophuls en 1971, fut censuré à la télévision durant dix ans. Et c'est à un historien américain, Robert Paxton, avec son ouvrage paru en 1973, La France de Vichy, que l'on doit la première brèche dans le mythe, déconstruit à partir de la fin des années 1980 par de jeunes chercheurs tels qu'Henri Rousso.
Autre étape décisive de cette reconnexion mémorielle, le procès Barbie, en 1991, a fait oeuvre d'exorcisme collectif. Nos grands-parents, résistants, collabos ou passifs durant l'Occupation, ont découvert ou fait mine de découvrir avec effroi le sort réservé aux juifs de France avec la complicité active des autorités françaises. Des victimes de la barbarie nazie, qui s'étaient tues durant des décennies, soit parce qu'elles avaient compris que la société française n'était pas disposée à les entendre, soit que leur martyre fût indicible pour elles, commencent à témoigner et à s'emparer, par leurs récits, d'une histoire dont elles avaient été dépossédées, au point de rendre problématique toute transmission aux générations ultérieures.
Le passage, pour les communautés juives de France, de la mémoire privée à l'histoire commune à l'ensemble de la nation française, est aussi redevable à l'oeuvre de Serge Klarsfeld, qui, par la recension exhaustive, patiente et minutieuse des noms, origines, professions, âges et destinées des déportés juifs de France, a contribué à rendre à ces victimes une humanité permettant à leur descendance de s'inscrire dans un continuum.
A cet égard, il convient de saluer l'ultime étape de ce processus d'intégration historique : la reconnaissance officielle et solennelle des crimes de Vichy par Jacques Chirac en 1995. Désormais, il va de soi de commémorer la rafle du Vel' d'hiv' de juillet 1942 et de consacrer une journée commémorative à la déportation, tandis qu'un monument situé à Paris porte inscription des noms de la totalité des 75 000 déportés juifs de France.
Les enjeux de la sortie du film de Rachid Bouchareb sont du même ordre dans la mesure où, pour la première fois dans l'histoire cinématographique française, une fiction évoquant la guerre d'Algérie est traitée du point de vue des militants nationalistes, et non plus, comme ce fut le cas jusqu'à présent, du point de vue des militaires français. On voudrait voir, dans la diffusion de ce film, l'amorce d'un débat, dans l'espace public, sur le bilan et les conséquences de cent trente ans d'occupation coloniale.
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