Alger, janvier 2008. Pour trouver la maison où habite Cécile Serra, il vaut mieux ne pas se fier aux numéros désordonnés de la rue. En revanche, demandez à n’importe quel voisin : « Mme Serra ? C’est facile, c’est la maison avec les orangers et la vieille voiture ! » Cécile Serra reçoit chaque visiteur avec une hospitalité enjouée. Dans son jardin magnifiquement entretenu par M. Mesaour, son voisin, trône la carcasse rouillée d’une Simca Aronde modèle 1961. « Ah ! On en a fait des balades dans cette voiture avec mon mari ! Tous les week-ends, on partait à la pêche avec un groupe d’amis ; il y avait M. Gabrière et M. Cripo, avec leur femme. Jusqu’en 1981. Puis mon mari a commencé à être fatigué. Mais du bon temps, on en a eu ! »
A écouter les récits de cette délicieuse dame de 90 ans à l’esprit vif et plein d’humour, on aurait presque l’impression que la « révolution » de 1962 n’a guère changé le cours de son existence de modeste couturière du quartier du Golf, à Alger. « Et pourquoi voulez-vous que ça ait changé quelque chose ? vous apostrophe-t-elle avec brusquerie. J’étais bien avec tout le monde. Les Algériens, si vous les respectez, ils vous respectent. Moi, j’ai jamais tutoyé mon marchand de légumes. Et aujourd’hui encore, je ne le tutoie pas. »
La grand-mère maternelle de Cécile Serra est née à Cherchell, en 1858. Son père, tailleur de pierre, a déménagé à Alger dans les années 1920.« Il a fait construire cette petite maison en 1929 et, depuis, je n’en suis jamais partie. » Comment se fait-il qu’elle n’ait pas quitté l’Algérie en 1962 ? « Mais pourquoi serais-je partie ? Ici, c’est notre pays. Tout est beau. Il y a le soleil, la mer, les gens. Pas une seconde je n’ai regretté d’être restée. » Son mari, Valère Serra, était tourneur dans une entreprise pied-noire (1). « Pendant la guerre, il se déplaçait souvent pour vendre des produits. Il disait à nos voisins [arabes] : “Je vous laisse ma femme et mon fils !” Et il ne nous est jamais rien arrivé. Sauf quand y a eu l’OAS [Organisation armée secrète] (2). La vérité, c’est que c’est eux qui ont mis la pagaille ! Mais “La valise ou le cercueil”, c’est pas vrai. Ma belle-sÅ“ur, par exemple, elle est partie parce qu’elle avait peur. Mais je peux vous affirmer que personne ne l’a jamais menacée. »
En 1962, les ateliers où travaillait Valère ont été liquidés, et il a pris sa retraite. Cécile a continué sa couture. « En 1964, avec l’Aronde, on est partis faire un tour en France. Pour voir, au cas où... A chaque fois qu’on rencontrait des pieds-noirs, qu’est-ce qu’on n’entendait pas ! “Comment ! Vous êtes toujours là -bas ! Vous allez vivre avec ces gens-là !” Alors on s’est dépêchés de rentrer chez nous. »
Cécile Serra fait partie des deux cent mille pieds-noirs qui n’ont pas quitté l’Algérie en 1962 (3). Etonnant ? Non, tout à fait logique. Comme le souligne Benjamin Stora, un des meilleurs historiens de l’Algérie,« depuis qu’ils sont rentrés en France, les rapatriés ont toujours cherché à faire croire que la seule raison de leur départ était le risque qu’ils couraient pour leur vie et celle de leurs enfants. Et qu’ils avaient donc nécessairement tous été obligés de partir. Or cela ne correspond que très partiellement à la réalité (4) ».
Jean-Bernard Vialin avait 12 ans en 1962. Originaire de Ouled Fayet, petite commune proche d’Alger, son père était technicien dans une entreprise de traitement de métaux et sa mère institutrice. Ancien pilote de ligne à Air Algérie, il nous reçoit sur son bateau, amarré dans le ravissant port de Sidi Fredj (ex-Sidi-Ferruch), à l’ouest d’Alger. « Mes parents appartenaient à ceux qu’on appelait les libéraux. Ni engagés dans le FLN [Front de libération nationale] ni du côté des partisans jusqu’au-boutistes de l’Algérie française. Juste des gens, malheureusement très minoritaires, qui refusaient d’accepter le statut réservé aux “musulmans” et les injustices incroyables qui en résultaient. On s’imagine mal aujourd’hui à quel point le racisme régnait en Algérie. A Ouled Fayet, tous les Européens habitaient les maisons en dur du centre-ville, et les “musulmans” pataugeaient dans des gourbis, en périphérie. » Des habitations précaires faites de murs en roseau plantés dans le sol et tenus entre eux par des bouts de ficelle, sur lesquels reposaient quelques tôles ondulées en guise de toiture. « Ce n’était pas l’Afrique du Sud, mais presque. »
En janvier 1962, une image s’est gravée dans les yeux du jeune garçon.« C’était à El-Biar [un quartier des hauteurs d’Alger]. Deux Français buvaient l’anisette à une terrasse de café. Un Algérien passe. L’un des deux se lève, sort un pistolet, abat le malheureux, et revient finir son verre avec son copain, tandis que l’homme se vide de son sang dans le caniveau. Après ça, que ces mecs aient eu peur de rester après l’indépendance, je veux bien le croire... » Pour ses parents, en revanche,« il n’a pas été question une seconde de partir. C’était la continuité. Ils avaient toujours désiré une vraie égalité entre tout le monde, ils étaient contents de pouvoir la vivre ».
En septembre 1962, ses deux mille Européens ont déserté Ouled Fayet, sauf les Vialin. Les petites maisons coloniales se sont retrouvées rapidement occupées par les Algériens des gourbis alentour — « ce qui est tout à fait naturel », précise l’ancien pilote. Sa mère rouvre seule l’école du village. Dès 1965, la famille acquiert la nationalité algérienne.« Et finalement, je me sens algérien avant tout. A Air Algérie, ma carrière s’est déroulée dans des conditions parfaitement normales ; on m’a toujours admis comme étant d’une autre origine, mais sans faire pour autant la moindre différence. »
André Bouhana, lui non plus, n’a jamais craint de demeurer là . « J’ai grandi à Ville Nouvelle, un des quartiers musulmans d’Oran. Je parlais l’espagnol, comme mes parents, mais aussi l’arabe dialectal, puisque tous mes copains étaient arabes. Ce n’est pas comme les Européens qui habitaient le centre-ville. Donc, au moment de l’indépendance, pourquoi j’aurais eu peur ? » Aujourd’hui, à 70 ans, Bouhana habite dans une misérable maison à Cap Caxine, à l’ouest d’Alger. Entouré de nombreux chiens et chats, il survit grâce aux 200 euros de l’allocation-vieillesse que dispense le consulat français à une quarantaine de vieux pieds-noirs sans ressources. « Mais, surtout, j’ai des amis algériens, des anciens voisins, qui vivent en France, et qui m’envoient un peu d’argent. » Et sa famille rapatriée ? « Vous rigolez ! Pas un euro ! Ils ne me parlent plus. Ils ne m’ont jamais pardonné de ne pas avoir quitté l’Algérie. »
Et puis, il y a Félix Colozzi, 77 ans, communiste, engagé dans le maquis aux côtés du FLN, prisonnier six ans dans les geôles françaises (dont la terrible prison de Lambèse, près de Batna), devenu ingénieur économiste dans des entreprises d’Etat. Et André Lopez, 78 ans, le dernier pied-noir de Sig (anciennement Saint-Denis-du-Sig), à cinquante kilomètres d’Oran, qui a repris l’entreprise d’olives créée par son grand-père, et qui y produit à présent des champignons en conserve. Et le père Denis Gonzalez, 76 ans, à l’intelligence toujours très vive, « vrai pied-noir depuis plusieurs générations », qui, dans le sillage de Mgr Duval, le célèbre évêque d’Alger honni par l’OAS, a choisi de « rester au service du peuple algérien ».
Et même Prosper Chetrit, 78 ans, le dernier juif d’Oran depuis la mort de sa mère, qui rappelle que « trois mille juifs sont demeurés à Oran après 1962 », et que, « pour eux, la situation n’a commencé à se détériorer qu’à partir de 1971, quand les autorités ont confisqué la synagogue pour la transformer en mosquée, et que le dernier rabbin est parti. Mais moi, précise-t-il, tout le monde sait que je suis juif, et tout le monde m’estime ».
« On a eu ce qu’on voulait,
maintenant on oublie le passé
et on ne s’occupe que de l’avenir »
Il était donc possible d’être français et de continuer à vivre dans l’Algérieindépendante ? « Bien sûr ! », s’exclame Germaine Ripoll, 82 ans, qui tient toujours avec son fils le petit restaurant que ses parents ont ouvert en 1932, à Arzew, près d’Oran. « Et je vais même vous dire une chose : pour nous, la situation n’a guère bougé. Le seul vrai changement, c’est quand on a dû fermer l’entrepôt de vin, en 1966, lorsque la vente d’alcool est devenue interdite. Mais ça ne m’a jamais empêchée de servir du vin à mes clients. »
Au fur et à mesure de ces entretiens avec des pieds-noirs, ou « Algériensd’origine européenne », comme certains préfèrent se nommer, une nouvelle image apparaît, iconoclaste par rapport à celle qui est véhiculée en France. L’inquiétude des Européens était-elle toujours justifiée ? La question demeure difficile à trancher, sauf dans le cas des harkis (5). Certes, les déclarations de certains leaders nationalistes ont pu paraître inquiétantes. En premier lieu, la proclamation du 1er novembre 1954, qui affirme la volonté du FLN d’ériger une Algériedémocratique « dans le cadre des principes islamiques ». Toutefois, la plupart des pieds-noirs de France semblent avoir complètement oublié que durant cette guerre, la direction du FLN a pris soin, à plusieurs reprises, de s’adresser à eux afin de les rassurer. « Moi, je les lisais avec délectation », se souvient très bien Jean-Paul Grangaud, petit-fils d’instituteurs protestants arrivés en Kabylie au XIXe siècle et qui est devenu, après l’indépendance, professeur de pédiatrie à l’hôpital Mustapha d’Alger, puis conseiller du ministre de la santé. Dans le plus célèbre de ces appels, lancé de Tunis, siège du gouvernement provisoire, le 17 février 1960 aux « Européens d’Algérie », on peut lire : « L’Algérieest le patrimoine de tous (...). Si les patriotes algériens se refusent à être des hommes de seconde catégorie, s’ils se refusent à reconnaître en vous des supercitoyens, par contre, ils sont prêts à vous considérer comme d’authentiques Algériens. L’Algérie aux Algériens, à tous lesAlgériens, quelle que soit leur origine. Cette formule n’est pas une fiction. Elle traduit une réalité vivante, basée sur une vie commune. »La seule déception qu’ont pu ressentir ceux qui ne sont pas partis est liée à l’obtention de la nationalité algérienne, puisqu’ils furent obligés de la demander, alors qu’elle devenait automatique pour les Algériensmusulmans. Mais c’était en 1963, donc bien après le grand départ des pieds-noirs.
En ce qui concerne leurs biens, les Européens qui sont restés n’ont que rarement été inquiétés. « Personne ne s’est jamais avisé de venir nous déloger de notre villa ! », s’exclame Guy Bonifacio, oranais depuis trois générations, à l’unisson de toutes les personnes rencontrées. Quant au décret de nationalisation des terres, promulgué en 1963 par le nouvel Etat socialiste, il n’a concerné que les très gros domaines, les petites parcelles laissées vacantes, et éventuellement les terres des Français qui, bien que demeurés sur place, ont refusé de prendre la nationalitéalgérienne. Vieille Oranaise pourtant toujours très remontée contre lesAlgériens, Jeanine Degand est formelle : « J’ai un oncle qui possédait une trentaine d’hectares du côté de Boutlélis. En 1963, les Algériens lui ont dit : “Ou tu te fais algérien, et tu gardes ta ferme ; ou tu refuses, et on te la prend.” Il avait sa fierté, il a refusé, et on la lui a prise. C’est sûr que, s’il avait adopté la nationalité, il l’aurait toujours. »
Il n’a non plus jamais été suffisamment souligné avec quelle rapidité la paix complète est revenue en Algérie. « Je suis arrivé dans le pays à l’été 1963, raconte Jean-Robert Henri, historien à la Maison méditerranéenne des sciences de l’homme, à Aix-en-Provence. Avec ma vieille voiture, j’ai traversé le pays d’est en ouest, dormant dans les coins les plus reculés. Non seulement, avec ma tête de Français, il ne m’est rien arrivé, mais à aucun moment je n’ai ressenti le moindre regard d’hostilité. J’ai rencontré des pieds-noirs isolés dans leur ferme qui n’éprouvaient aucune peur. » « C’est vrai que, dès août 1962, plus un seul coup de feu n’a été tiré en Algérie, affirme F. S. (6), l’un des historiens algériens les plus reconnus de cette période. C’est comme si, le lendemain de l’indépendance, les Algériens s’étaient dit : “On a eu ce qu’on voulait, maintenant on oublie le passé et on ne s’occupe que de l’avenir.” » Marie-France Grangaud confirme : « Nous n’avons jamais ressenti le moindre esprit de revanche, alors que presque chaque famille avait été touchée. Au contraire, les Algériens nous témoignaient une véritable reconnaissance, comme s’ils nous disaient : “Merci de rester pour nous aider” ! »
Finalement, on en vient à se demander pourquoi tant de « Français d’Algérie » ont décidé de quitter un pays auquel ils étaient aussi charnellement attachés. Lorsqu’on leur pose cette question, en France, ils évoquent presque toujours la peur, alimentée par le climat de violence générale qui régnait en Algérie dans les derniers mois de la guerre — avec, mis en exergue, trois faits dramatiques de 1962 : la fusillade de la rue d’Isly, le 26 mars à Alger ; le massacre du 5 juillet à Oran ; et les enlèvements d’Européens (lire « Trois événements traumatisants »).
« Le déchaînement de violence, fin 1961 - début 1962, venait essentiellement de l’OAS, rectifie André Bouhana. A cause de l’OAS, un fossé de haine a été creusé entre Arabes et Européens, qui n’aurait pas existé sinon. » Et tous d’insister plutôt sur l’extrême modération avec laquelle le FLN a répondu aux assassinats de l’OAS. « A Arzew, se souvient Germaine Ripoll, l’OAS était présente, mais les Algériens n’ont jamais menacé aucun Français. » Quant aux enlèvements (deux mille deux cents Européens disparus entre 1954 et 1962, sur une population d’un million), un certain nombre d’entre eux étaient « ciblés ». « Dans mon village, affirme Jean-Bernard Vialin, seuls les activistes de l’OAS ont été enlevés. »
« Les Européens ont eu très peur, analyse Stora. Mais peur de quoi ? Peur surtout des représailles aveugles, d’autant que les pieds-noirs savaient, et savent toujours, que le rapport entre leurs morts et ceux des Algériens était d’au moins un pour dix (7) ! Quand l’OAS est venue, un grand nombre d’entre eux l’a plébiscitée. Ils avaient donc peur des exactions de militants du FLN, en réponse à celles de l’OAS. Pourtant, une grande majorité d’Algériens n’a pas manifesté d’esprit de vengeance, et leur étonnement était grand au moment du départ en masse des Européens. »
« Nous vivions de facto
avec un sentiment de supériorité.
Nous nous sentions plus civilisés »
Mais, si la raison véritable de cet exode massif n’était pas le risque encouru pour leur vie et leurs biens, qu’y a-t-il eu d’autre ? Chez Jean-Bernard Vialin, la réponse fuse : « La grande majorité des pieds-noirs a quitté l’Algérie non parce qu’elle était directement menacée, mais parce qu’elle ne supportait pas la perspective de vivre à égalité avec les Algériens ! » Marie-France Grangaud, fille de la bourgeoisie protestante algéroise (d’avant 1962), devenue ensuite directrice de la section sociale à l’Office national algérien des statistiques, tient des propos plus modérés, mais qui vont dans le même sens : « Peut-être que l’idée d’être commandés par des Arabes faisait peur à ces pieds-noirs. Nous vivions de facto avec un sentiment de supériorité. Nous nous sentions plus civilisés. Et puis, surtout, nous n’avions aucun rapport normal avec les musulmans. Ils étaient là , autour de nous, mais en tant que simple décor. Ce sentiment de supériorité était une évidence. Au fond, c’est ça la colonisation. Moi-même, j’ai dû faire des efforts pour me débarrasser de ce regard... »
Entre 1992 et 1993, la chercheuse Hélène Bracco a parcouru l’Algérie à la recherche de pieds-noirs encore vivants. Elle a recueilli une soixantaine de témoignages, dont elle a fait un livre, L’Autre Face : « Européens » en Algérie indépendante (8). Pour cette chercheuse,« la vraie raison du départ vers la France se trouve dans leur incapacité à effectuer une réversion mentale. Les Européens d’Algérie, quels qu’ils soient, même ceux situés au plus bas de l’échelle sociale, se sentaient supérieurs aux plus élevés des musulmans. Pour rester, il fallait être capable, du jour au lendemain, de partager toutes choses avec des gens qu’ils avaient l’habitude de commander ou de mépriser ».
La réalité offre des cas parfois surprenants. Certains des pieds-noirs rencontrés en Algérie tiennent encore des propos colonialistes et racistes. S’ils sont encore là , c’est autant pour protéger leurs biens (appartements, immeubles, entreprises) que parce que « l’Algérie, c’est[leur] pays ».
Conséquence logique de ces différences de mentalité : la plupart des pieds-noirs demeurés au sud de la Méditerranée n’ont que très peu de contacts avec ceux de France. « En 1979, à la naissance de ma fille, dont la mère est algérienne, je suis allé en France, se souvient Jean-Bernard Vialin. Dans ma propre famille, on m’a lancé : “Quoi ! Tu vas nous obliger à bercer une petite Arabe ?” » Lorsqu’il est en France, Guy Bonifacio évite de rencontrer certains rapatriés : « Ils nous considèrent comme des collabos, constate-t-il avec un soupir. Combien de fois ai-je entendu : “Comment tu peux vivre avec ces gens-là , ce sont des sauvages !” » Néanmoins, Marie-France Grangaud amorce un sourire :« Depuis quelques années, de nombreux pieds-noirs reviennent enAlgérie sur les traces de leur passé. L’été dernier, l’un d’eux, que je connaissais, m’a dit en repartant : “Si j’avais su, je serais peut-être resté.” »


Commentaires
avant la politique de la terre brûlée de l'OAS, qui intervient sur le tard, il y a eu la politique de la peau brûlèe du FLN, n'oublions pas, je ne parle pas de faits militaires mais de terrorisme contre les civils, viols, découpage de bébés, etc..
un employé s'avance vers mon grand-père en s'excusant, «pardon monsieur, pardon monsieur» avant de décharger son arme, car voilà ce que le FLN faisait.
Comment rester dans de telles conditions?
--Merci surtout à vous Monsieur Abbas de s'interésser à notre histoire.
Bonne Lecture !
Nous avons toute la vie pour nous amuser, nous avons toute la mort pour nous reposer !
Merci Bobby pour ces textes qui rétablissent quelques vérités cachées ou oubliées et tordent le cou à quelques mensonges...
Claude Askolovitch
L’OAS
«Je pensais depuis longtemps que c’était foutu...»
Le Nouvel Observateur 21.10.2004, p. 22.
Semaine du jeudi 21 octobre 2004 - n°2085 - Dossier
Jean-Jacques Susini* raconte la création de l’Organisation armée secrète. Un simple sigle au départ, une coquille vide, dont devait sortir une redoutable machine de mort
Alors, Armée secrète?» Les deux hommes se regardent. Pierre Lagaillarde, ancien député d’Alger, un tribun adoré des foules algéroises. Et son partenaire, son contraire: Jean-Jacques Susini, 27 ans, maigre et sec, méticuleux jeune homme d’apparence glacée, brûlant d’un feu tout politique. Armée secrète, pourquoi pas? Un mouvement de Résistance portait ce nom pendant la Seconde Guerre mondiale. Ce sera donc la résistance, l’union sacrée des Français d’Algérie contre la trahison que Paris leur prépare. Armée secrète, donc? Non. «Organisation armée secrète!», lance Lagaillarde. OAS. Ainsi naissent les légendes noires.
Madrid, le 10 février 1961. Le Madrid de Franco. «Une ville encore marquée par la guerre civile, aux murs parfois criblés de balles, se souvient aujourd’hui Susini. On croisait des soldats qui portaient encore la croix de fer allemande, des anciens de la division Azul qui s’étaient battus sur le front russe.» OAS. Les trois lettres qui marqueront, dans le feu et dans le sang, la fin de l’Algérie française naissent dans la dernière capitale du fascisme européen, qui abrite des exilés d’une cause déjà perdue. Susini: «Je pensais depuis longtemps que c’était foutu. Mais il fallait tenter quelque chose. L’OAS, c’était juste un sigle pour unifier tous les mouvements pieds-noirs en Algérie.
A Alger, les militaires préparaient le putsch. On le savait. Mais je n’avais pas confiance en eux. Il fallait une force civile à côté d’eux pour contrebalancer leur pouvoir.»
En quittant Lagaillarde, Susini s’en va retrouver le général Salan, ancien commandant en Algérie, un vétéran conquis par l’Algérie française, mis au placard par le régime gaulliste. Aigri, Salan a pris sa retraite, quitté Paris, rejoint Madrid pour attendre sa revanche. Il est le seul militaire en qui Susini a confiance. Le mouvement qu’il a inventé, il le lui offre. «Je ne lui prêtais pas un énorme sens politique. Mais il était vraiment attaché aux Français d’Algérie.»
Salan est protégé par un dignitaire du régime, Serrano Suñer, beau-frère de Franco. Serrano Suñer héberge les conjurés, les garde, il fera venir un avion d’Angleterre pour les ramener en Algérie, le moment venu. Ce protecteur a un passé: dans les années 1940, ministre des Affaires étrangères, il était l’homme de l’alliance avec Hitler et Mussolini. Salan ne se rend compte de rien. Susini: «Dans des dîners, il racontait à Serrano Suñer comment lui, Salan, avait été envoyé par Georges Mandel pour aider l’armée éthiopienne contre l’Italie en 1935… L’aide de camp de Salan, Ferrandi, m’a demandé d’avertir le général que ce genre de souvenirs risquait de déplaire…»
Salan, vieux général républicain en train de se perdre. Cet ancien d’Indo entretient Susini de sa passion pour la philosophie bouddhiste. Tandis que Lagaillarde s’en va faire retraite dans un monastère où les pensionnaires s’infligent des châtiments corporels. L’attente ne leur vaut rien. Susini, avec son regard scalpel, ne perd rien de leurs ridicules. Lui-même a ses obsessions. «Je travaillais à l’hôtel de Salan. J’écrivais un projet de constitution. Je mettais au point un plan de mobilisation d’une garde nationale des Français d’Algérie pour tenir le territoire après le soulèvement. J’avais copié la mobilisation de l’armée d’Algérie en 1943. Je pensais qu’il fallait expulser le contingent, le renvoyer en France, prendre notre défense en main…»
A 27 ans, Susini est déjà un vétéran de la cause pied-noir. Fils d’un communiste, soutien probable du FLN, mais, par sa mère, issu d’une famille nationaliste. Natif d’Alger, il a quitté Strasbourg, où il étudiait la médecine, pour se jeter dans le combat fin 1958. Il s’est fait élire à la tête des étudiants d’Alger. Il a inspiré Jo Ortiz, le cafetier du Forum qui enflammait la foule pied-noir. Après la semaine des « barricades » (janvier 1960), Susini a été arrêté, conduit en métropole, interné à la Santé puis remis en liberté provisoire au moment du procès. On est en novembre 1960. «Je logeais chez mon oncle, qui était aussi mon avocat, Me Palmiéri. Une nuit, il est venu me trouver:
"Lagaillarde ne sera pas à l’audience demain. Il vient de partir en Espagne. Si tu veux partir aussi, c’est maintenant." Je me suis décidé tout de suite. Il y avait urgence.»
Sitôt à Madrid, Susini se précipite chez Lagaillarde, qui l’a précédé. Il le trouve trop orgueilleux, pas assez politique. Il entreprend alors la conquête de Salan. L’amitié de Ferrandi – «un Corse, comme moi» – va lui faciliter les choses. Le vieux général et le jeune activiste vont se trouver. Quelques semaines plus tard, l’OAS est créée. «Une simple coquille vide. Rien de commun avec l’OAS telle qu’on l’a connue ensuite.» C’est après l’échec du putsch d’Alger, le retour vain de Salan et de Susini en Algérie et la débandade de l’Algérie française que l’opération politicienne des exilés de Madrid deviendra une machine de mort.
(*) Condamné à mort par contumace, puis amnistié, Jean-Jacques Susini rentrera en France et reprendra ses études de médecine. Membre du Front national, il a aujourd’hui 71 ans.
Le sigle OAS apparaît sur les murs d’Alger le 16 mars 1961. L’échec du putsch précipite l’Organisation dans l’action terroriste. Plusieurs centaines d’attentats et d’exécutions suivront, en Algérie et en métropole. Le plastiquage du domicile d’André Malraux, au cours duquel la petite Delphine Renard est grièvement blessée, provoque l’indignation de l’opinion (7 février 1962). Les activistes tenteront à plusieurs reprises d’assassiner le général de Gaulle,
notamment au Petit-Clamart (22 août 1962). En France, 44 condamnations à mort sont prononcées contre des membres de l’OAS, 4 sont exécutés. En 1968, de Gaulle prononcera une amnistie générale. Entre mai 1961 et septembre 1962, l’OAS aura tué 2700 personnes, dont 2400 Algériens.
Nous avons toute la vie pour nous amuser, nous avons toute la mort pour nous reposer !
la valise ou le cercueil c'était un slogan oas , tagué dans les quartiers européens ou les algeriens ne se hasardaient pas.
il ne faut pas travestir la réalité.l 'oas avait voulu la terre brulée.
c'était leur coté nif ou el khssara.
ils avaient brulé la fac d'alger et sa bibliotheque qu'il a fallu 10 ans pour reconstruire.
il n'y a pas eu de ratonnades contre les français sinon ça se serait su.
et les dizaines de milliers de français ne seraient pas restés.et on n'aurait pas fait appel aux cooperants techniques.
Combien sont-ils ?
Sur le million de Français que comptait l’Algérie coloniale (pour neuf millions et demi de musulmans), cent cinquante mille sont partis avant 1962 et six cent cinquante et un mille pendant l’année 1962. Que sont devenus les deux cent mille pieds-noirs encore présents en Algérie en 1963 ? « L’histoire de ceux qui sont restés n’a pas été écrite », constate l’historien Benjamin Stora. Emprisonnés dans une histoire officielle dictée par le Front de libération nationale (FLN), les historiens algériens n’ont jamais osé s’intéresser à cette question. « Après 1962, il n’y a plus eu de nouvelles vagues de départs, mais un flux continu vers la France », soutient Bruno Etienne, lui-même présent en Algérie en tant que coopérant « pied-rouge (1) » entre 1963 et 1974. Des gens dont toute la famille et les amis étaient partis, et qui se sont sentis trop seuls. D’autres qui, ayant perdu leur clientèle, n’ont jamais réussi à relancer leurs affaires. Des vieux, aussi, dont les enfants vivaient en France, et qui, passé un certain âge, avaient du mal à s’en sortir seuls. « Dans les années 1980, le consulat incitait fortement toutes les personnes âgées à partir finir leurs jours en France dans des maisons de retraite », se souvient M. Roby Blois, ancien conseiller aux affaires sociales de l’ambassade de France en Algérie de 1984 à 1992. « Pourtant, j’ai connu tant de vieilles dames choyées par leurs voisins arabes comme jamais elles ne l’auraient été en France ! » Et puis, il y a tous ceux qui sont morts de vieillesse.
Selon la chercheuse Hélène Bracco, ils étaient encore trente mille en 1993. Puis la guerre civile larvée de la « décennie noire » a fait fuir un grand nombre de ceux qui étaient devenus des « Algériens d’origine européenne », particulièrement visés par les menaces des islamistes — sans qu’aucun n’ait cependant été tué (2). Aujourd’hui, les chiffres, difficiles à établir, diffèrent d’une source à l’autre. Ils seraient « autour de quatre mille cinq cents » selon M. Guy Bonifacio, président de l’Association des Français de l’étranger (ADFE) d’Oran, mais seulement trois cents selon M. Francis Heude, le consul français à Alger.
Pierre Daum.
Nous avons toute la vie pour nous amuser, nous avons toute la mort pour nous reposer !
C'est un bon article, bien rédigé, riche et clair,étayé par des version d'historien bien connus, c'est un travail accomplie, content et soulager de l'avoir lire... Qui combat la vérité sera vaincu. »
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Trois événements traumatisants
Le 26 mars 1962, cinq jours après la signature des accords d’Evian, le quartier populaire de Bab El-Oued, à Alger, est encerclé par l’armée française, qui soupçonne avec raison les assassins de l’Organisation armée secrète (OAS) de s’y cacher. Ce jour-là , à l’appel de l’OAS, des milliers de Français vont tenter de forcer les barrages militaires. Un coup de feu éclate contre un soldat, ses camarades perdent leur sang- froid et tirent dans la foule paniquée. On relèvera quarante-six morts et plus de cent blessés.
Pour un grand nombre de partisans de l’Algérie française, cette « fusillade de la rue d’Isly » restera d’autant plus dans les esprits qu’elle marquera la fin de tout espoir de renverser la situation avec l’appui de l’armée.
Trois mois et demi plus tard, le 5 juillet, à Oran, alors que la foule algérienne fête son indépendance, un coup de feu est tiré sur elle. Pendant cinq heures, une chasse à l’Européen est organisée dans les rues de la ville par des éléments incontrôlés de l’Armée de libération nationale (ALN), la branche armée du Front de libération nationale (FLN). Aucune enquête sérieuse n’ayant été menée par les autorités algériennes, on ne connaît toujours pas le nombre de morts — européens, mais aussi algériens — de cette sanglante journée. Les estimations varient de quarante à mille cinq cents (sic !), sur une population de quatre cent mille habitants.
Enfin, pendant tout le printemps 1962, en réponse aux assassinats aveugles perpétrés par l’OAS, les Européens sont victimes d’une importante vague d’enlèvements plus ou moins ciblés. On évalue à trois mille sept cents le nombre de rapts (quelques centaines entre 1954 et 1961) ; mille cinq cents personnes ont été retrouvées saines et sauves, deux mille deux cents ont définitivement disparu. Cependant, la portée traumatisante de ces trois événements doit être pondérée par le fait qu’ils ont concerné un nombre limité de pieds-noirs, et que peu de rapatriés en ont eu connaissance avant leur départ. Soulignons enfin que, pour la rue d’Isly, les manifestants étaient tous sympathisants de l’OAS, et que les Algériens n’y furent pour rien (1).
Pierre Daum.
Nous avons toute la vie pour nous amuser, nous avons toute la mort pour nous reposer !