LES ENFUMADES DU DAHRA : UN CRIME PRÉMÉDITÉ 18-20 juin 1845

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yuyu

Je souhaite apporter ici quelques précisions au texte relatant l’enfumade du Dahra relayé par mon ami Aziz Mouats. D’après les informations disponibles il y a eu 4 enfumades en tout entre 1844 et 1845 dont se sont rendus coupables les sinistres Cavaignac, Pélissier, Saint Arnaud et Canrobert. Il faut savoir que ces quatre personnages ont fait des carrières militaires et politiques remarquables puisque tous se sont retrouvés aux plus haut niveau de l’Etat français. Comme quoi, dans la France coloniale le crime paie !

 
Rappels : 
« En cette année 1845, la résistance à la colonisation connait un regain d’intensité avec l’entrée en scène du jeune et fulgurant Mohamed Ben Abdallah dit Boumaza. En l’absence de l’Emir Abdelkader retranché au sud, celui-ci réussit à réenclencher le mouvement insurrectionnel qui s’empare de tout le Dahra. Le 30 janvier 1845 à Sidi Bel Abbes, à dix heures du matin, cinquante-huit insurgés ayant leurs armes cachées sous leurs burnous, précédés par quelques enfants et conduits par un marabout, se présentent à la garnison. Le soldat de garde ne veut pas les laisser entrer, leur chef insiste, il dit qu’il vient avec son douar présenter une doléance au commandant supérieur… Devant le refus de les laisser entrer, les hommes sortent leurs armes, abattent le soldat de garde et pénètrent dans le camp tirant sur tout ce qui se présente. Huit Français sont tués, vingt-six autres blessés, dont trois officiers. Le bataillon de la Légion étrangère qui occupe le camp intervient, il ne laisse aucune chance aux insurgés qui sont tous massacrés . 
Aux premiers jours d’avril 1845, chez les Ouled Younes et les Bni Merma, au cœur du Dahra, des insurgés se présentent au domicile Hadj Saddok, caïd des Mediouna, l’attirent hors de chez lui et l’abattent de quelques coups de fusil. Les hommes de Boumaza se montrent ensuite aux environs d’Orléansville où ils s’en prennent au caïd Belkacem et son fils. La place de Ténès est attaquées. Les routes sont coupés, les approvisionnements sont rendues difficiles, il devient même impossible de transmettre le courrier. 
A la fin mai les Français constatent que l’insurrection est en train de s’étendre à l’Ouarsenis qui vient de faire l’objet d’expéditions répétitives particulièrement dévastatrices, le Bni Menacer notamment en ont payé un lourd tribut. Des centaines d’entre eux ont péri au milieu des neiges. Or l’Ouarsenis c’est la porte de la Mitidja. C’est dans ce cadre que Pélissier, alors membre de l’état-major de Bugeaud, est appelé en renfort pour aider Saint Arnaud à désarmer les tribus du Dahra seule solution en mesure, selon Bugeaud, de mettre un frein à l’insurrection. Trois colonnes sont mobilisées, elles doivent prendre en tenaille les populations depuis Mostaganem, Ténès- Orléanville et Alger. C’est Pélissier qui opère chez les Ouled Riah. 
Je souhaite dans cette modeste contribution apporter des éléments factuels jusque-là inconnus. Nous connaissons les enfumades du Dahra par quatre documents : le rapport de Pélissier, la lettre du soldat français , celle du soldat espagnol et le rapport de Bugeaud. Ces documents ne différents que sur quelques détails relatifs au déroulement des faits, mais pour l’essentiel ils sont d’accord : Pélissier aurait agi en dernier ressort quand aucune autre solution n’était plus possible. Deux éléments sont donnés pour corroborer cette thèse : les exigences inadmissibles des réfugiés , et l’extrémisme de certains parmi eux qui seraient allés jusqu’à tirer sur leurs femmes pour les empêcher de se rendre. Cette manière de présenter les faits accrédite l’idée de la légitime défense. 
Or les Français n’ont pas tout rendu public. Ils ont surtout gardé secret d’autres rapports militaires contenant des informations accablantes sur le déroulement des faits, parmi lesquels ceux de de Saint Arnaud où il donne quelques détails troublants sur l’affaire du Dahra. Ceux-ci corroborent de manière incontestable la préméditation de l’acte. Le 18 juin Saint Arnaud est en opération chez les Ouled Younes. Dans nuit du 19 au 20 alors qu’il est dans son campement du côté de Ain Merane « le bruit des fougasses (mine explosive) et des pétards » se fait entendre à trente lieues à la ronde, Saint-Arnaud en conclut « c’est le colonel Pélissier qui travaille les cavernes et les grottes des O. Ria (sic) » et il ajoute énigmatique « ces pauvres Arabes sont traqués partout et ne savent plus où se réfugier ». La lettre qu’il adresse le même jour au commandant Tripier donne la même information : « Nous avons entendu hier au soir et ce matin les pétards et les fougasses du colonel Pélissier, il travaille les grottes des O. Ria ». Et enfin par une troisième lettre, celle-là au colonel Pélissier lui-même, il y évoque encore une fois les bruits de canon et de pétards : « j’ai supposé que vous travailliez les grottes des Ouled Ria ». Supposition de Saint-Arnaud qui va se révéler tellement juste au point où on est tenté à notre tour de supposer qu’il était parfaitement au fait de ce que son collègue faisait aux Ouled Riah.
Ce n’est que le 26 juin que nous apprenons ce qui s’est passé dans les grottes de Nakmia chez les Ouled Riah. C’est Pélissier en personne qui le raconte à Saint-Arnaud et celui-ci s’empresse d’informer ses officiers : «Le colonel Pélissier après avoir fait périr dans les cavernes de Ouled Riah, 600 ou 700 individus, cruelle, mais utile mesure… a reçu la soumission de tout le Dahra ». Le lendemain, dans une lettre à son frère, il évoque les mêmes «dernières extrémités où Pélissier a été obligé d’en venir pour soumettre les Ouled Riah qui s’étaient réfugiés dans leurs cavernes ». Usant de la même rhétorique développée par Bugeaud et le président du Conseil, Soult , Saint-Arnaud sans minimiser l’ampleur du massacre en fait supporter la responsabilité à l’intransigeance des victimes elles-mêmes ; elles auraient par leur obstination, contraint Pélissier à recourir à cette dernière extrémité. Autrement dit : « Elles ont choisi de mourir par l’asphyxie » !
Ce discours destiné à l’opinion métropolitaine vise un double objectif : faire porter la responsabilité des violences aux victimes elles-mêmes et souligner le sacrifice demandé à l’armée obligée de faire le « sale boulot » pour défendre la France. Cet aspect du discours auto justificateur revient très souvent dans la rhétorique guerrière des chefs militaires. En tous les cas, Saint-Arnaud en use immodérément. « J’aurais été à sa place (Pélissier), j’aurais fait de même », écrit-il à son frère, mais en homme précautionneux, ne sachant dans quel sens le vent allait tourner pour Pélissier, il ajoute : « je préfère que ce lot lui soit tombé qu’à moi ». 
L’énigme qui nous est posée par les détails fournis par Saint Arnaud est celle-là : comment a-t-il pu deviner que les coups de canon étaient destinés à « travailler les Ouled Riah dans leurs grottes » ? Cela laisse supposer que les officiers étaient parfaitement instruits des procédés à utiliser en cas où les tribus venaient à se réfugier dans leurs grottes. Si tel est le cas, toute la littérature sur la légitime défense évoquée par Pélissier et Bugeaud tombe à l’eau. Il y a en la circonstance un acte parfaitement préméditée, organisé et mis en œuvre dans le but de faire le plus possible morts. Non seulement Pélissier a fait venir avec lui des fascines ( détail non confirmé par ailleurs) il aurait entretenu le feu pour asphyxier les réfugiés, et qu’en plus il usé mines pour provoquer des éboulements destinés à empêcher les réfugiés de sortir vivantes des cavernes. Ces détonations se poursuivront jusque dans la matinée du 20, c'est-à-dire 48 heures après le début de l’enfumade. Voilà pour l’affaire de Nakmia. Ce ne sera pas la dernière enfumade. 
A Ain Merane, entre les 8 et 11 aout 1845, Saint Arnaud fait enfumer les Sbehas. Son crime illustre jusqu’à la caricature l’acte prémédité. A la différence de Pélissier, chez Saint Arnaud les choses ont le mérite de la clarté : il veut surpasser en cruauté et en bestialité ce qui s’est passé à Nakmia. Pour toutes ces raisons la lecture des écrits postérieurs , qu’ils viennent de soldats ou d’officiers, sont des justificatifs destinés à construire un discours sur la violence présentée comme une réponse nécessaire imposée par les circonstances et les hommes. Comme l’écrira plus tard F. Gautier : « dans ces horreurs orientales, les victimes ont une part de responsabilité ; c’est leur propre férocité qui est contagieuse, une sorte de typhus moral, contre lequel le vainqueur ne se protège pas » 
Les enfumades du Dahra sont une séquence , la plus tragique et la plus emblématique des violences coloniales, mais ce n’est qu’une séquence dans la longue lignées des violences extrêmes dont ont été victimes les populations désarmées. En ce même mois de juin, dans la Kabylie orientale , les Bni Maakas (1851) et les Arb Taskift ( 1861) subissent quasiment le même sort. Chaque portion de notre pays , porte la cicatrice de ces crimes odieux. Gloire à nos martyrs.


le 18 juin 2017. Kitouni Hosni

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