Ami Mouloud, le plus vieux bouquiniste d’Alger décède suite à une agression.

Le plus ancien bouquiniste de la capitale, présent à la rue Didouche Mourad depuis l’indépendance, Mouloud Mechkour dit Ami Mouloud est décédé. Il ne s’ait pas relevé des blessures physiques et psychologiques d’une violente agression qu’il a subi il ya plus d’un mois dans son propre magasin à Didouche. La maladie a fait le reste. Les trois auteurs de l’acte abjecte ont été arrêté par la police, rapporte une proche de la famille.
Sa boutique où les étagères ont toujours été remplies de classiques de la littérature, d’ouvrages pédagogiques, de vieux magazines, et d’une jolie collection de vinyles, va être bien vide à présent que Aami Mouloud, qui était aussi célèbre pour sa moumoute n’est plus.
Nous publions ici un vibrant hommage publié aujourd’hui sur facebook, par le journaliste et écrivain Rachid Hammoudi: C’était une figure familière pour tous ceux qui aiment lire.../

Son magasin, situé en haut de la Rue Didouche était souvent empli de clients. Les uns prennent le temps de fouiller le long ou en bas des étagères. D’autres sont pressés d’acheter un livre qu’ils savent introuvable ailleurs. Il vendait aussi des magazines écornés ou récents, des disques 33 tours.
Aami Mouloud avait un rituel bien réglé. Il arrivait très tôt le matin mais n’ouvrait « l’étoile d’Or » qu’aux environs de huit heures après avoir remonté la rue à pas pressés . Derrière ses lunettes, il était toujours la, à nettoyer un ouvrage usé, à recoller les feuilles d’un autre. Il mettait souvent de coté un titre pour des habitués et n’encaissait jamais sans dire merci. Sous son faux air de distrait , il ne perdait rien du mouvement des « fouineurs », arrivant parfois à surprendre ceux qui piquent un livre. Il n’en faisait jamais un scandale. Rien ne l’irritait plus que ceux qui demandaient des livres scolaires ou ces essaims de bambins qui se moquaient parfois de sa perruque en détalant de toutes leurs jambes dés qu’il sortait sur le seuil de la porte.
L’homme trônait derrière son comptoir depuis 1951. Il aimait parler souvent à ceux qui prennent le temps de l’écouter de son ancienne patronne. Il était rentré chez elle tout jeune comme apprenti. A son départ en 1962, elle cédera tout à Mouloud qui un bref passage dans une société d’assurance retrouvera vite son royaume. Il s’honore depuis d’avoir vu défiler dans son étroit magasin des ministres, des chanteurs et surtout Camus, George Arnaud, Tahar Djaout , Mimouni et tant autres. Dans le quartier du Salembier ou sa famille venue de Guenzet, comme tant d’autres de Petite Kabylie s’y était établie, il avait connu le grand écrivain Mouloud Feraoun.
Avec Mouloud on n’était jamais en rupture de confidences. Il parlait souvent de son fils en Suisse ou il se rendait régulièrement. Il regrettait le faste de la Rue Didouche qu’il a connue meilleure. De ce jour aussi qu’il évoquait avec le même soupir. Le maire de Paris Delanoë de passage à Alger avait changé de trottoir à la vue de l’enseigne s’était engouffré chez lui avec toute la délégation. « La ou aucun maire d’Alger n’a jamais daigné prendre une photo avec moi », disait-il en exhibant une pile de ses portraits et une lettre de l’édile. Mouloud connaissait Steinbeck, Guy des Cars, Margaret Mitchell, « Rebecca » de Daphné du Maurier ou « la condition humaine » de Malraux. Lui n’aimait pourtant lire que les policiers et deux ou trois quotidiens.
Le meilleur hommage qui lui a été rendu est sans doute cette nouvelle qu’il a inspirée à notre confrère Améziane Ferhani . Elle ouvre son recueil « Traverses d’Alger » paru l’an dernier. Mouloud ne pouvait pas ne pas habiter un jour le royaume des livres qu’il avait servi. Avec sa disparition , la Rue Didouche ne sera plus la même.

DIA Sept 2016 avec le journaliste et écrivain Rachid Hammoudi:


…PORTRAIT…
Mechkour Mouloud

Il est là derrière son comptoir de L’étoile d’or, tout en haut de la rue Didouche. Assurément le plus ancien
bouquiniste d’Alger. Depuis le début des années 70, je lui rends visite au moins une fois par quinzaine. Juste
pour le voir. Et pour m’oxygéner.
Mouloud est pour moi un repère et sa librairie un repaire. C’est un personnage si romanesque qu’il fait partie de
mon roman Un parfum d’absinthe sous le nom de Boualem. J’y raconte d’ailleurs ses débuts dans cette
profession de bouquiniste qui se confond avec sa vie. Non, je corrige : c’est sa vie. C’est dans les années
quarante qu’il a mis pour la première fois les pieds dans cette librairie. Il a commencé comme garçon de
librairie si le terme n’est pas impropre. En un mot, il faisait tout, sauf vendre des livres dès lors qu’il n’avait
aucune connaissance livresque, et puis, hein, à cet âge là dans l’Algérie coloniale on avait d’autres besoins que
ceux des mots et de l’amour de la lecture.
En un mot, il s’ennuyait à en mourir. Il décide de partir pour être vendeur de cigarettes à la sauvette. Mais à
l’heure du café de l’après-midi, la patronne lui offre un crème et un croissant. Un croissant, waou ! Lui qui ne les
humait que de loin, le voilà ravi.
Mais comme il étouffait quand même au milieu des livres, il décida, malgré la gentillesse de sa patronne, de
prendre le large. Cependant, il ne partira nulle part. Voici pourquoi :
“Comme je l'accompagnais pour je ne sais plus quel achat, je vis dans une vitrine un magnifique transistor
Philips. L'après-midi elle m’offrit l'objet de mon désir. Ce qui m’a remué, c'est qu'elle avait remarqué que j'étais
émerveillé par le transistor et qu'elle me l'avait acheté sans que je le demande. Après ce geste magnifique, je
ne pouvais plus partir. Bien entendu la radio fit l'événement dans ma famille et même dans le quartier.” Il a
bien fait de rester. Pour notre bonheur. Là il fera des rencontres étonnantes. Voici Camus qui cherche des livres
de Montherlant. Toujours tiré à quatre épingles, le visage blafard du phtisique qu’il était et la répartie vive à des
colons qui se moquaient des Algériens qu’ils trouvaient trop frondeurs: “Si vous partagez votre beefsteak avec
les musulmans, la cohabitation sera meilleure croyez-moi”, dixit Camus via Mouloud. Notre ami est intarissable
sur les auteurs qu’il a connus à L’étoile d’or. Voici Georges Arnaud, le fameux auteur du Salaire de la peur.
“Comme il était toujours bourré, son épouse, une très belle femme, m’avait dit, je ne sais d’ailleurs pas
pourquoi, de lui demander d’arrêter de boire, car il la rendait malheureuse. Avec l’inconscience de la jeunesse
je lui en ai touché un mot. Il a bien pris la chose. A mon étonnement, quand il est revenu, toujours accompagné
de son épouse, il était sobre. J’en fus heureux. Mais ça ne dura pas.” Arnaud plus que Camus a marqué
Mouloud. Parce qu’il a pénétré, malgré lui, son intimité, et en raison sans doute de sa fragilité et de la
souffrance de sa femme. Mais aussi parce qu’il le sentait proche sans préjugés, ni posture de l’écrivain célèbre
qui érige une barrière avec le jeune bouquiniste musulman.
Mouloud caresse son menton les yeux rêveurs. Il revoit Emmanuel Roblès, Roger Grenier, Mouloud Mammeri,
Mohammed Dib et d’autres écrivains de l’époque. À travers eux, c’est sa jeunesse qui revient. Sur les étagères
d’antan, il ne voit pas les livres, mais les écrivains, ce sont eux qui sont assoupis ici, parfois poussiéreux, parfois
neufs. Chaque matin quand il rentre dans sa librairie, il les salue tous : “Bonjour Albert ! Bonjour Georges !
Bonjour Mouloud, bonjour Yacine, bonjour Mohamed…”
Le soir, le même scénario se répète, il leur lance : “Au revoir les amis !” Et parfois, vous êtes libres de ne pas
croire, oui parfois, il croit entendre des voix qui lui murmurent : “Au revoir Mouloud” Ce sont ces voix qui lui
donnent le courage, à plus de soixante-dix ans, de revenir chaque matin pour les retrouver….
H. G.
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Commentaires   

sewrilla
# sewrilla 26-09-2016 11:45
on à tuer aussi le savoir vivre mes condoléances à la famille du défunt par respect .
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