Message d'un ami. Une page d’histoire

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Bonjour cher ami Mohamed,
j'ai trouvé le texte ci-joint: description d'un séjour à Djidjelli par un militaire de passage en 1881. Si ça peut te servir...
Amitiés. P. Isel.
La vie d'un zouave.
(Rappelons que les Zouaves étaient des soldats de l’Armée française d’Afrique. Leur nom venait de « Zwawa », une tribu berbère qui fournissait d’excellents soldats à l’Armée turque. Par la suite, ils offrirent leurs services aux Français et formèrent le corps des Zouaves. Peu à peu, ils furent remplacés par des Français qui conservèrent cependant les uniformes turcs.)
Djidjelli, ma nouvelle garnison, est une petite ville, bâtie moitié en pierres, moitié en bois et située
sur le bord de la mer. Son port est assez dangereux pendant les gros temps et les vaisseaux surpris par les tempêtes vont plutôt jeter l'ancre à Dellys ou à Collo, les deux ports les plus rapprochés et plus sûrs.../  136968617 4767318766642719 5506340621763956391 n
A Djidjelli, comme curiosité (si toutefois c'en est une,) je ne vois que la Citadelle, bâtie si près de la mer que les murs baignent dedans. Une caserne assez petite, un hôpital civil et militaire, la maison du commandant supérieur, et un palmier immensément haut; voilà tout ce qui se trouve dans cette citadelle. Cent mètres plus loin, on aperçoit la ville qui n'est pas très gaie. Les rues en sont assez larges, les maisons peu élevées. Il y a quelques établissements publics, ainsi qu'une église en bois, ayant comme bourdon une petite cloche perchée sur un mûrier. Les environs par contre sont très remarquables; l'on y voit d'abord sur un immense rocher surplombant la mer, un cimetière datant des Romains. Les fosses sont creusées dans le roc, et on aperçoit encore l'emplacement de la tête et des épaules de ceux qui ont eu pour dernières demeu-res ces tombeaux primitifs.
A quelques kilomètres de là, sur la route de Bougie, on rencontre une oasis. Dans cet endroit, et malgré les plus fortes chaleurs. le voya-geur trouve toujours de l'ombre pour s 'abriter et de l'eau très fraîche pour se désaltérer.
Je me rappelle que souvent le dimanche, nous partions quelques camarades et moi, faire la sieste dans cette oasis où nous étions sûrs de goûter pendant quelques heures un repos absolu.
Quelques mois après notre arrivée à Djidjelli, le général Abdallah vint passer l'inspection C'est un homme strict sur la discipline, mais bon pour les officiers et pour les soldats. Il était accompagné de son fils qui était son officier d'ordonnance, et pendant les deux jours que dura l'inspection, il allait souvent à la chasse; c'était son plus grand plaisir. Un jour il rapporta même à la compagnie un jeune lion. Des cuisiniers s'en emparèrent, et nous firent du rata avec la viande qui avait été mise à l'eau courante pour en chasser le goût sauvage. Nous trouvâmes le rata très bon, peut-être à cause de la rareté.
A quelques jours de là, l'ordre nous arriva de changer de garnison. Nous étions désignés pour aller à Constantine....
Je fus très satisfait car je commençais à m'ennuyer dans
cette ville toujours si triste.
Mais avant de continuer mon récit, je dois relater un phénomène fréquent en Algérie et dont je fus témoin. J'étais de faction un dimanche de deux à quatre heures, à une prison située à l'extrémité de la ville. Tout-à-coup le ciel s'obscurcit. Le soleil brillant d'un vif éclat auparavant ne paraissait plus que comme un disque éteint. Je prévins aussitôt mon chef de poste, un caporal qui avait douze ans de service et qui en avait bien vu d'autres. Celui-ci, sans s'effrayer, envoyait prévenir un officier, quand soudain la générale battit dans les rues, le tocsin sonna et en un clin d'œil tout le monde fut sur pied, faisant un charivari épouvantable.
Une nuée de sauterelles venait de s'abattre sur la ville, si épaisse qu'elle cachait le soleil ainsi que je viens de le dire; elle dévasta d'abord le jardin militaire, ou une demi-heure après il ne resta plus de feuilles aux arbres ni de
légumes. Le moyen à employer pour chasser les sauterelles est de faire le plus de bruit possible. Notre charivari arriva malheureu-sement trop tard, ce fut seulement après avoir tout dévoré dans notre jardin que la nuée de sauterelles s'éleva enfin et prit la direction de la mer. Le lendemain et les jours suivants furent employés à enterrer les sauterelles qui après être tombées dans la mer avaient été rejetées sur le bord. C'est par tombereaux qu'on les transporta. Ce fut peut-être quinze jours après que nous nous mîmes en route pour le chef-lieu de la province...
Jean Laguerre.
(5 ans de la vie d'un zouave. 1877)