YOUCEF SEBTI: Le poète assassiné

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Il n’avait que 40 ans quand des hordes islamistes le tuent et de manière atroce. Sociologue, poète reconnu et enseignant à l’Institut national d’agronomie d’El-Harrach, Youcef Sebti fut une figure de l’intelligentsia algérienne fauchée par les balles assassines. Son assassinat inaugure la spirale meurtrière des années quatre-vingt-dix qui allait propulser l’Algérie dans l’horreur.

 

Je suis né dans l'enfer
J'ai vécu dans l'enfer
Et l'enfer est né en moi.
Et dans l’enfer
Sur la haine, ce terreau qui flambe
Ont poussé des fleurs
Je les ai senties
Je les ai cueillies
Et, en moi s’est saisie
L’amertume
Arrêt. Souffle. Ombre
L’espoir. Départ. Recommencement.
(…) 
L'enfer demeure
Et les insurgés ont pour destinée la folie

 

 Quelle est cette folie cruelle qui persiste à guetter la raison, pour la perte de sa lumière, et s’insurge avec hargne, en commettant la barbarie de l’irréparable. Quel est cet instinct meurtrier qui fait de l’homme un être dangereux, dénué de sa nature intrinsèque ; la sagesse humaine. Quelle est cette langue, frappée par la malédiction de l’obscurantisme, qui craint la beauté sensuelle et poétique des mots des autres langues. Quel est ce prophète, au nom duquel on assassine la pensée novatrice de l’humanité. À quelle divinité austère, devront-nous, honteusement, obéir aveuglément pour sacraliser la haine et l’horreur. Le peuple algérien eut été cruellement blessé dans son âme et à celle de ses poètes. Les belles paroles écrites, chantées, clamées avec la finesse radieuse de la langue française sont, désormais, orphelines de leurs auteurs. Les barbares inconscients, sans repères, sans savoir et vidés de leur humanisme, continuent avec acharnement à faire la chasse aux couleurs variées et auréolées des concepts berbères en fleurs, empruntés à la langue de Molière.

La langue française s’articule très bien avec la profondeur de la pensée berbère. L’apport de ce mariage apporte l’éveille, étoffe la grandeur de l’esprit et caresse l’intelligence humaine. Le français parlé en Algérie est, désormais, un bien fondamental de la culture algérienne, comme d’ailleurs l’arabe et le tamazight. C’est dans cet état d’esprit agrémenté d’une richesse culturelle moderne et révolutionnaire, qu’évolua allégrement notre regretté Youcef Sebti ; le poète des vallées, d’El-Milia, gorgées généreusement d’une beauté naturelle exaltante. Cette harmonie enchanteresse attise et aiguise la poésie des mots, dite dans un français algérianisé et accolé au génie des hommes de la terre. Il revenait sur Alger, avec la tête chargée, à bloc, d’une vision qui cultive les images intemporelles dans son esprit de poète. Youcef Sebti était bien conscient de la grandeur de sa culture locale et souhaitait, un jour, écrire pour donner la visibilité historique qui revient à l’esprit guerrier des enfants des Ouled Aïdoun. 

 

La source qui fit bourdonner, dans son cœur, une mélodie lointaine qui murmurait, comme un appel, à l’oreille du vent qui jouait, gaiement, avec la danse des forêts des montagnes de Boudious. Cette inspiration, sillonnée par des vagues incessantes des flammes qui poussaient l’exaltation du poète à son paroxysme lyrique, s’était tarie et tue subitement, à jamais. Juste, parce que les esprits sombres, manipulés par le wahhabisme forcené venant des pays du Golfe, l’ont décidé ainsi. Le deuil ne suffit pas pour apaiser notre souffrance. La justice aux ordres fit l’impasse comme si l’avènement du meurtre était devenu la règle. Il fut une époque, où ôter la vie était un acte de félicité offert aux dieux des illuminés. Sous l’œil complice d’un système mafieux qui persiste dans sa bêtise cynique, pour perdurer, au risque d’éradiquer, littéralement, de l’espace vital du pays, toute la fine fleur de l’élite hostile à son maintien. 

Youcef Sebti est né le 23 février 1943 à Boudious ; une dachra dans les contrées des sommets de Zaher de la ville d’El-Milia. Il avait le regard tourné vers l’intérieur, la voix feutrée et douce. Il parlait peu et hésitait par moments à prendre la parole, comme s’il redoutait de heurter la sensibilité de ses interlocuteurs. Rompre le silence était visiblement, pour lui, une douleur. Il luttait pour surmonter sa timidité, on sentait qu’il préférât, par moment, être ailleurs. Le jeune garçon, élevé dans la torpeur des journées d’un berger, conserva l’humilité des gens simples et abordables. Mais il garda, avec une confusion maladroite, le réflexe de la distance et la vigilance, contre les aléas des dangers du terrain, des paysans. 

Youcef Sebti, avait une corpulence chétive et le visage émacié des hommes, assurément, fragiles et souffreteux. Le regard creux, brillant de mélancolie, souvent tourné vers le ciel, donnait l’impression d’être perdu dans une prière intense, qui invoquait Dieu et les hommes d’alléger les peines du monde, avec les vers poétiques suivants :

“Bientôt, je ne sais quand, au juste
“Un homme se présentera à votre porte
“Affamé, hagard et gémissant
“Ayant pour arme un cri de douleur
“Et, un bâton volé…” 

Son passage à El-Milia était souvent un prétexte pour se ressourcer des senteurs et les parfums qui évoquent la terre fumante, chatouillée dans ses entrailles par la douce chaleur du soleil printanier. Les effluves légers des arbres en fleurs, secoués par des vents caressants, emplissent ses poumons d’une fraîcheur vivifiante. C’était presque un jeu de rôle exécuté par une nature bienveillante, à la manière d’une fille, envoûtante et ivre d’amour, qui veut se faire apprécier par son homme. Il avait la justesse des mots et la rigueur de l’analyse concise et objective. Il avait le regret de ne pas être éternel pour avoir le temps de révéler les souffrances de l’âme blessée de son peuple. Il jugeait fallacieux les discours du pouvoir et observait un pessimiste latent sur l’état de déliquescence du pays. Mais il gardait un fort espoir sur la combativité des femmes. “Les gardiennes du temple”, disait-il.

“Il se dégage, ajouta-t-il avec enthousiasme, des chansons des femmes ; nos mères, nos sœurs une grande richesse. Les chansons relatent souvent les lamentations, les joies, l’euphorie de l’amour, les revendications, les pleurs, les tristesses et les chagrins, les fables, les contes et une profonde culture issue des traditions berbères millénaires, une vraie bibliothèque orale, à ciel ouvert. Elles chantent la liberté, avec un ton libre et démesuré, sans nuances et sans contraintes. Il suffit de tendre l’oreille pour écouter et découvrir les pratiques méritoires des anciens pour pérenniser l’existence de leur culture. Il suffit, aussi, de se laisser convaincre par les voix exquises des jeunes filles, pour les entendre fredonner, avec délectation, sur des temps fastes et glorieux de nos aïeux ; les Berbères. On n’a pas besoin de chercher notre civilisation dans le silence des cimetières. Il suffit, encore, tout simplement, d’écouter, attentivement, en observant nos mères chanter pour s’imprégner de l’essence de la rustre personnalité berbère. Ce monde ancien disparaît, inéluctablement, hélas, avec chacune d’elle, en emportant des pans entiers de trésors de notre civilisation”, finit-il, avec la voix triste et l’expression rêveuse des yeux, comme s’il se parlait à lui-même. 

Issue d’une grande famille des tribus rurales d’El-Milia (Jijel), réputée pour sa simplicité, son dévouement et son engagement pour les causes justes, la famille Sebti a toujours été distinguée par sa bravoure et son esprit révolutionnaire. Beaucoup parmi ses fils s’étaient engagés dans les rangs du FLN/ALN pour la libération du pays. Ahmed Sebti, le père du poète, fut combattant de l’ALN. Et son oncle, Mokhtar Sebti, combattant de l’ALN, responsable du bureau fédéral du FLN et maire d’El-Milia.

 

“L’enfer et la folie”
Youcef Sebti fréquenta le lycée franco-musulman de Constantine, avant de poursuivre des études d’agronomie à l’institut d’El-Harrach. Puis, il décrocha avec succès une licence en sciences humaines à la Faculté d’Alger. Il enseigna dans différents instituts agronomiques dont ceux de Skikda et d’El-Harrach à Alger. 
Youcef Sebti n’a publié qu’un seul recueil de poésie : L’enfer et la folie. Un recueil d’une éclatante intensité aux accents voltairiens. Avec des poèmes qui débordent de réalisme et conformes à sa conception laïque. Il puisa, paradoxalement, ses sources dans Le Capital de Marx et dans le Coran. Bien qu’il fût matérialiste, il continuait d’être fidèle à un islam éclairé, source de la foi musulmane de ses parents. 

À la lecture de ses œuvres empreintes d’un lyrisme édulcoré, on sentait, à travers les lignes, les pas cadencés de sa marche dans les bois de Boudious. On se croirait en train de lire, avec un style voltairien, les rêveries du promeneur solitaire de Jean-Jacques Rousseau ; l’instigateur des droits universels de l’homme.
Il fut assassiné, poignardé et égorgé dans la nuit du 28 décembre 1993 dans son domicile à El-Harrach. Quelle perte et quel gâchis pour les esprits éclairés et guidés par les lumières de son enseignement ! Il est enterré à El-Harrach, loin des gazouillements des oiseaux qui ont, de son vivant, enchanté son quotidien. Hélas, jusqu’à ce jour, aucun édifice à El-Milia ne porte son nom, juste parce qu’il écrivait en langue française. Il est parmi les intellectuels algériens, d’expression française, qui furent abattus froidement, dont Taher Djaout, un autre poète. Ils furent victimes de la horde terroriste islamiste des frères musulmans, aveuglés par les relents nauséabonds du panarabisme du Caire.

Les mots pleurent aujourd’hui ce qui ne peut être réparé. Notre impuissance ou notre lâcheté, ou les deux à la fois, continuent de céder le terrain aux forcenés du symbole de la glaive ensanglantée par l’obscurantisme. Les poètes et écrivains algériens précurseurs de l’aire de la pensée moderne, en l’occurrence Taher Djaout et Youcef Sebti, furent meurtris pour avoir incité, avec courage, les Algériens à abandonner leurs visions d’échec, imbues d’archaïsme, d’obscurantisme et de fanatisme. Ces visions erronées et obsolètes deviennent, par la force des choses, les constantes courantes qui régissent, injustement, nos institutions. La décadence de l’Afrique du Nord fut actée à son peuple, depuis le VIIe siècle, comme une destinée obligée, jusqu’à nos jours. Un constat dont les prémices restent d’une actualité récente. Quand un islamiste avéré, sûr de ses forces, prône la criminalisation de la langue française.

Sans aucune considération pour les poètes, écrivains, savants, médecins et ingénieurs d’expression française. Un patrimoine du savoir de plusieurs générations d’Algériens, foulé aux pieds du pouvoir dominant des islamistes en Algérie. Jean Sénac disait, en 1971, du jeune poète Youcef Sebti : “Youcef Sebti avance dans les labyrinthes d’une sensibilité agressée, trouvant quelquefois une issue dans les revendications de la communauté au travail (…) L’audace de la poésie, sa plus lumineuse démence fondent ici l’homme et l’expression. La profanation, le blasphème deviennent appel et déjà communication. Solidarité. Si tout est perdu, tout est donc à retrouver et le salut reprend un sens.”

Il y a des moments où la peur ne peut expliquer l’impuissance face à l’intolérance des arabisants-islamistes. Ces derniers utilisent les outils des faibles, en l’occurrence les méthodes violentes et meurtrières pour répandre la cruauté de l’instinct animal qui est en eux. Ils arrivent à s’imposer grâce au soutien de la dynamique complicité du pouvoir. Le peuple algérien devrait résister avec virulence, à travers le Hirak, pour instaurer une république démocratique, moderne et laïque. Où la liberté serait le socle et la constante indélébile de notre constitution. Libérer la pensée devrait être le slogan du moment du Hirak ! Je rends hommage aux écrivains, journalistes et poètes, tombés en martyrs, pour avoir été les meilleurs d’entre nous tous. Ensemble, nous, les enfants de l’Algérie de demain, faisons le serment de criminaliser la pensée défaitiste des arabo-islamistes. Et permettre à toutes les opinions de cohabiter, harmonieusement, dans un espace public serein et commun à tous les Algériens. Plus jamais de guerre menée par le pouvoir contre l’intelligence des enfants de l’Algérie. Et plus jamais de couteaux aiguisés pour couper les têtes de l’élite intellectuelle de notre pays.

Par  Abdelaziz Boucherit 

 

 
 

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