Délaissés par l’Etat, la mendicité dernier recours pour les handicapés

 « La mort est plus acceptable que le handicap », c’est la façon dont Abdellah résume son drame. Agé de 41 ans, assis sur sa chaise roulante prêt de la Faculté Centrale à Alger centre, ce dernier ne sait plus à quel saint se vouer. Le regard fuyant, l’air hagard et un peu craintif, il dit ne faire confiance à personne. « J’ai beau parler, crier, supplier, rien ne change pour moi », lance-t-il en esquivant notre regard. Ce samedi 14 mars est la journée nationale des personnes handicapées, mais ce jour reste ordinaire pour Abdellah.

Comme chaque matin, il arrive des Tagarins, un quartier niché sur les hauteurs d’Alger, pour sillonner le centre de la vie publique d’Alger. « Je viens chaque jour à Alger-Centre, je reste là toute la journée à attendre que des âmes charitables puissent m’aider », nous raconte-t-il.

La vérité qu’a du mal à avouer Abdellah, c’est qu’il s’adonne tout simplement à la mendicité. Comme lui plusieurs personnes handicapées mendient pour pouvoir vivre. Cet homme au fort caractère et au sourire timide accepte son invalidité. « Je suis né comme ça, mon handicap n’est pas la chose qui me dérange », explique-t-il. Au fil de la discussion, l’on se rend compte de la souffrance psychologique qui ronge intérieurement Abdellah. En plus du handicap, la mendicité le plonge dans un plus grand désespoir. « Les gens me méprisent et cela me fait mal au cœur. Ils m’insultent et cela me donne tout simplement envie de partir de ce pays », colère-t-il. « L’Etat nous marginalise, avec une aide sociale de 4 000 DA par mois, je n’arrive pas à nourrir ma femme et mes parents », ajoute-t-il. Abdellah arrive à survivre grâce aux dons des gens.

Le ras-le-bol et le désespoir se lisent sur son visage balafré par la « hogra ». Moment de silence, puis il nous concède sans détour qu’il se prépare à quitter clandestinement le pays. « Je vais partir dans une embarcation de fortune dans quelques mois, c’est la seule solution qui me reste », explique-t-il, en signe de désespoir. Il existe environ 2 millions d’handicapés en Algérie, selon les derniers chiffres communiqués par l’Office national des statistiques (ONS) en 2013. Le handicap moteur est le plus important, 44% des personnes sont touchées par la paralysie, suivi par les personnes sourdes et malentendantes avec 32%, alors que les personnes aveugles représentent 32% de cette population. Pour cette tranche de la population, vivre en Algérie est souvent synonyme de calvaire.

 

 

Un destin qui bascule du jour au lendemain Les histoires poignantes de ces personnes reflètent les conditions difficiles dans lesquelles cette frange de la société vit. « Je suis seul et je n’ai même pas de quoi manger », essaye de nous expliquer avec une difficulté d’articulation manifeste et quelques mots presque incompréhensibles, Elyamine Rekkay que nous avons rencontré au boulevard Mohammed V. Cet homme d’une quarantaine d’années, vivait normalement, jusqu’au jour où tout a basculé dans sa vie. Un accident de voiture tragique lui a fait perdre ses parents et la capacité de marcher et d’articuler. Il éclate en sanglots pour exprimer toute la souffrance qu’il ressent en tendant la main pour que l’un des passants lui donne de l’argent ou à manger. « Je n’ai rien, l’Etat ne m’aide pas », réussit-il à lancer difficilement. Entre deux sanglots, il reprend : « Je veux une vie digne ». Les larmes perlent dans le coin de ses yeux. « Aidez-moi, faites quelques chose je vous en supplie », dit-il abattu. Fragile et seul, la mendicité est la seule solution qu’a trouvé Elyamine pour réussir à survivre.

 

Le handicap de son fils la contraint à mendier Fatima, 59 ans, est en bonne santé, mais le handicap de son fils âgé de 16 ans pèse lourd sur ses épaules. Mohammed, ne peut ni marcher ni parler, ni même ouvrir les yeux. Affaiblie par sa situation précaire, la brave dame porte son fils sur ses épaules au quotidien dans l’espoir de trouver quelqu’un qui l’aidera. C’est à la place de l’Emir Abdelkader, que nous l’avons trouvée assise, le visage crispé. « J’ai frappé à toutes les portes, en vain », parle-t-elle avec une voix douce et tremblante.

 

Veuve et sans emploi, elle essaye tant bien que mal de nourrir ses deux enfants en bas âge. « Mohammed est très malade je ne peux pas lui assurer les soins nécessaires », lance-t-elle avec détresse. « Abandonné par l’Etat, ils sont obligés de mendier » Ouahiba est une femme volontaire qui fait le tour d’Alger au quotidien pour apporter une aide psychologique et financière à ces handicapés mendiants. Elle nous explique que ces derniers sont délaissés par l’Etat et par les associations sensées les aider. « Je les connais tous je les ai même accompagnés chez eux pour voir dans quelles conditions ils vivent », nous dit-elle.

 

Ce que regrette le plus Ouahiba est que ces personnes soient abandonnées par les autorités. « Avec 4 000DA par mois ils ne peuvent même pas se nourrir correctement », regrette la volontaire. Pour Madame Ouali, psychologue, ces personnes ont autant besoin d’une aide psychologique que financière. « En plus du handicap, ils souffrent du rejet de la société, ce qui impacte leur état psychologique », nous explique-t-elle. Elle estime qu’au-delà du handicap la mendicité fragilise encore plus ces personnes. « Être handicapé et mendiant est une réalité très dure à accepter pour eux, cela les poussent à haïr les gens qui sont autour d’eux et à se haïr eux-mêmes». En attendant d’avoir une vie meilleure, Abdellah pousse difficilement les roues de son fauteuil avec ses petites mains fragiles et se dirige vers la place Audin dans l’espoir de rentrer chez lui avec un peu d’argent. « Dans peu de temps je serai de l’autre côté de la mer et là je suis convaincu que je retrouverai une dignité ».  

 

TSA